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Extraits 2014 - Pierre Aulas
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Extraits 2014

1914: combattre sans savoir pourquoi. (mis en ligne le 5 avril 2014)

GENEVOIX (Maurice), Ceux de 14, Paris, Flammarion, coll. « Points », 2013 (orig. 1949), pp. 118-119.

Une du journal le Temps du 6 septembre 1914

Où sont-ils ce matin? Et quel est notre rôle à nous? On ne nous a rien dit, comme d'habitude.
Pourquoi ce parti pris de silence? On nous ordonne: « Allez là. » Et nous y allons. On nous ordonne: « Attaquez. » Et nous attaquons. Pendant la bataille du moins, on sait qu'on se bat. Mais après? Bien souvent c'est la fusillade toute proche, les obus dégringolant en avalanche qui disent l'imminence de la mêlée. Et lorsqu'une fois on s'est battu, des mouvements recommencent, des marches errantes, recul, des haltes, des formations, des manœuvres qu'on cherche à expliquer, et que généralement on ne s'explique pas. Alors on éprouve l'impression d'être dédaigné, de n'obtenir nulle gratitude pour le sacrifice consenti; on se dit: « Qu'est-ce que nous sommes? Des Français à qui leur pays a demandé de le défendre, ou simplement des brutes de combat? » (…)
Une fois, une seule, on nous a parlé: c'était le matin du 6 septembre. Le capitaine nous a réunis, et rapidement, en quelques mots, il a esquissé la situation des armées en présence et nous a exposé ce que nous allions faire. Rien de plus. Il ne nous a pas révélé quelle bataille décisive allait s'engager ce jour-là; lui-même ne le savait pas. Et pourtant, ce fut assez: une lumière était en nous. On nous demandai quelque chose; on nous disait: « Voilà ce qu'il faut que vous fassiez; nous comptons sur vous. » Et c'était bien.
Mais hier, quand nous avons quitté le bivouac près de la ferme, nous avons marché à l'inconnu, dans l'angoisse trouble de ce qui allait se passer. On nous lançait en pleine tourmente à une heure difficile entre toutes, l'ennemi avançant avec une résolution forcenée, nos troupes perdant du terrain, lâchant pied jusqu'à laisser libre la route de Verdun. Toute la science des états-majors ne pouvait plus rien là contre. Nous arrivions, nous luttions, nous tenions ou nous étions bousculés à notre tour. Dès lors nous étions tout. Dès lors il était juste, il était raisonnable de nous dire combien lourde, mais combien exaltante était notre tâche.
Nos soldats sont incapables de se résigner à ignorer. Lorsqu'on leur donne un ordre que rien n'explique à leur jugement, ils obéissent, mais en grognant. Ils disent: On se fout de nous. Ils disent encore en lançant leur sac sur leurs épaules, d'un mouvement hargneux: « Marche, esclave! » Et ce n'est pas risible.

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Au petit matin dans les tranchées. (mis en ligne le 28 mars 2014)

GIONO (Jean), Le grand troupeau, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2013 (orig. 1931), pp. 115-116.

Cadavres de chevaux, intestins sortis

Il y avait toujours une trêve du petit matin, à l'heure où la terre sue sa fumée naturelle. La rosée brillait sur les capotes des morts. Le vent de l'aube, léger et vert, s'en allait droit devant lui. Des bêtes d'eau pataugeaient au fond des trous d'obus. Des rats, aux yeux rouges, marchaient doucement le long de la tranchée. On avait enlevé de là-dessus toute la vie, sauf celle des rats et des vers. Il n'y avait plus d'arbres et plus d'herbe, plus de grands sillons, et les coteaux n'étaient que des os de craie, tout décharnés. Ça fumait doucement quand même du brouillard dans le matin.
On entendait passer le silence avec son petit crépitement électrique. Les morts avaient la figure dans la boue, où bien ils émergeaient des trous, paisibles, les mains posées sur le rebord, la tête couchée sur le bras. Les rats venaient les renifler. Ils sautaient d'un mort à l'autre. Ils choisissaient d'abord les jeunes sans barbe sur les joues. Ils reniflaient la joue puis ils se mettaient en boule et ils commençaient à manger cette chair d'entre le nez et la bouche, puis le bord des lèvres, puis la pomme verte de la joue. De temps en temps, ils se passaient la patte dans les moustaches pour se faire propres. Pour les yeux, ils les sortaient à petits coups de griffes, et ils léchaient le trou des paupières, puis ils mordaient dans l'œil, comme dans un petit œuf, et ils le mâchaient doucement, la bouche de côté en humant le jus.
Quand l'aube n'était pas encore bien débarassée, les corbeaux arrivaient à large coup d'ailes tranquilles. Ils cherchaient le long des pistes et des chemins les gros chevaux renversés. À côté de ces chevaux, aux ventres éclatés comme des fleurs de câprier, des voitures, des canons culbutés mêlaient la ferraille et le pain, la viande de ravitaillement encore entortillée dans son pansement de gaze et les baguettes jaunes de la poudre à canon.

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La Somme, 1915, vu de l'est. (mis en ligne le 21 mars 2014)

JÜNGER (Ernst), Orages d'acier, Paris, Christian Bourgois, coll. « Le livre de poche », 2014 (orig. 1961), pp. 122-124 (trad. Henri Plard, 1970).

Jünger posant en uniforme militaire

Nous entendions devant nous rouler et tonner des tirs d'artillerie d'une intensité insoupçonnée; mille éclairs jaillissant inondaient l'horizon ouest d'une mer de flammes. Des blessés au visage blafard, aux traits creusés, se traînaient constamment vers l'arrière, souvent jetés dans le fossé à l'improviste par le ferraillement de pièces ou de colonnes de munitions qui passaient.
Un coureur wurtembourgeois se mit à mes ordres pour conduire ma section jusqu'au fameux bourg de Combles, où nous devions provisoirement nous tenir en réserve. Ce fut le premier soldat allemand que j'aie vu sous le casque d'acier, et il m'apparut aussitôt comme l'habitant d'un monde nouveau, et plus dur. (…)
Il flottait au-dessus des ruines, comme de toutes les zones dangereuses du secteur, une épaisse odeur de cadavres, car le tir était si violent que personne ne se souçiait des morts. On y avait littéralement la mort à ses trousses – et lorsque je perçus, tout en courant, cette exhalaison, j'en fus à peine surpris – elle était accordée au lieu. Du reste, ce fumet lourd et douceâtre n'était pas seulement nauséeux : il suscitait, mêlé aux âcres buées des explosifs, une exaltation presque visionnaire, telle que seule la présence de la mort toute proche peut produire.
C'est là, et au fond, de toute la guerre, c'est la seulement que j'observai l'existence d'une sorte d'horreur, étrangère comme une contrée vierge. Ainsi, en ces instants, je ne ressentai pas de crainte, mais une aisance supérieure et presque démoniaque; et aussitôt de surprenants accès de fou rire, que je n'arrivai pas à contenir.
Combles ne présentait plus, pour autant qu'on pût s'en rendre compte dans l'obscurité, que le squelette d'une agglomération. De grandes quantités de bois, parmi les ruines, ainsi que des ustensiles de ménage, jetés à travers la rue, dénotaient que la destruction était toute récente. Après avoir franchi de nombreux monceaux de déblais, talonnés par un chapelet de schrapnells, nous parvînmes à nos quartiers : une grande maison, trouée comme une écumoire, que j'élus comme domicile avec trois groupes, tandis que deux autres s'intallaient dans la cave d'une ruine en face.

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