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Extraits 2016 - Pierre Aulas
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Extraits 2016

L'offensive Nivelle… (mis en ligne le 2 novembre 2016)

LE NAOUR (Jean-Yves), 1917, Paris, Perrin, 2015, pp. 138-140.

C'est donc dans l'Aisne, essentiellement devant le Chemin des Dames, que se joue la partie principale. Ici, les choses se compliquent. Les tirs de préparation, qui ont commencé réellement le 10 avril, sont gênés par les conditions météorologiques exécrables. Compte tenu de la pluie et des nuages, il n'est pas possible de vérifier par avion l'efficacité des tirs d'artillerie et encore moins de les guider. On frappe à l'aveugle. L'attaque est d'ailleurs deux fois remise, repoussée du 11 au 14 avril, puis au 16, sans que le temps s'améliore. (…) Ce jour-là, Dieu n'est pas français. Un froid humide qui glace les os, un ciel plombé au plafond bas et de la neige fondue. Malgré tout, les soldats sont persuadés que la victoire est possible. « Nous voici à l'heure de l'action », écrit au matin du 16 avril un officier du rang qui attend son tour pour monter dans le « billard » et « fourrer tous ces Boches à la porte de chez nous ». « Qu'est-ce qu'ils prenent les Fritz ! », s'enthousiame un autre devant l'avalanche d'obus.
En vérité, avertis depuis longtemps sur le sort qui leur est réservé, les Allemands n'ont pas lésiné sur les moyens défensifs. Ils se sont enterrés profondément dans des abris bétonnés et ont aménagé les nombreuses carrières, les « creutes », pour entreposer hommes et matériels à l'abris des obus. « Soyez durs comme l'acier au feu », leur ont demandé leurs chefs à la veille de la bataille. La surprise, on le sait, n'est pas de la partie, mais qu'importe puisque la méthode scientifique de Verdun est censé faire place nette en toutes circonstances ? Sauf que cela ne fonctionne pas. Si les colonnes se lancent vaillamment à l'assaut une centaine de mètres derrière le barrage roulant, comme prévu, le terrain détrempé et retourné par les obus en fait un océan de gadoue où il est difficile de courir, surtout que les Français sortent de la plaine pour s'emparer des hauteurs. Les soldats, transformés en paquets de boue, n'arrivent pas à tenir le rythme des 100 mètres toutes les trois minutes, aussi, progressivement, le barrage s'éloigne. Les Allemands ont le temps de sortir de leurs abris, et, au lieu d'être massivement faits prisonniers, ils installent leurs mitrailleurs et font des ravages parmi les assaillants. Abrités dans les creutes que les Français dépassent en y jetant seulement quelques grenades, comme s'il s'agissait de vulgaires « cagnas », les Allemands sortent parfois après le passage de la première vague et tirent dans le dos des poilus qui paniquent. Ces derniers se heurtent enfin aux lignes installées à contre-pente et et qui n'ont pas été gravement endommagées par le feu roulant. Le caporal Jean Portes, devant Craonne, est cloué au sol par la mitraille. En un quart d'heure, sa compagnie est anéantie.
Les deuxième et troisième vagues d'assaut, qui viennent relayer la première, se retrouvent à s'agglutiner, à s'accumuler dans l'embouteillage, et subissent le même sort. (…)
Et partout, c'est le même échec.

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Ces restaurants aux portes sans poignée. (mis en ligne le 22 octobre 2016)

DOA, Pukhtu. Secundo, Paris, Gallimard, coll. « Série noire », 2016, pp. 272-273.

Façade du restaurant Aux sportifs réunis.

Chez Walczak, Aux sportifs réunis est une institution du quartier Vaugirard. Installé sur Brancion, en face du parc Georges-Brassens, autrefois marché et abattoirs aux chevaux, ce vieux bistrot ouvert dans les années cinquante est un secret bien gardé, surtout au déjeuner. On ne vient pas pour le menu – correct sans plus et peu original, tous les jours ou presque les mêmes plats à volonté, très franchouillards et mauvais pour les artères –, plutôt pour la qualité de la compagnie et les règles non écrites acceptées par les hôtes, moins célèbres, mais tout aussi flamboyants que les Piaf, Montand et Belomondo du temps d'avant. Comprimés de part et d'autre de la salle principale sous d'innombrables photos de boxe jaunies par les ans, la poussière et le gras de cuisine, héritage du pater fondateur lui-même pugiliste, on y croise désormais poulets et voyous, officiers furtifs, de France et d'ailleurs, et correspondants à l'honorabilité variable, petites mains de l'inframonde venues de divers horizons. De rares maîtresses aussi, parfois collègues, plus fréquemment secrétaires ou poules à régaler. On n'y parle pas boutique même si, entre ces murs, des affaires importantes sont évoquées, et on n'agresse pas. Ici, c'est la Suisse à Paris. Pour franchir la porte d'entrée sans poignée, toujours verrouillée, il faut montrer patte blanche. Le soir, les rideaux de la devanture restent tirés, comme le midi, mais l'accès est simplifié et la clientèle plus civile, moins nombreuse, vient d'abord pour écouter de vieux classiques repris par des chansonniers.
Montana n'a pas envie d'être vu en compagnie de François. François non plus. Le Mozambique est passé par là. Raison de ce rendez-vous rue Brancion à l'heure du dîner. En vieil habitué, l'ex-cacique de la DGSE a réservé pour son seul usage la petite salle VIP, au fond, et c'est là que son ancien disciple le trouve, assis sous un tube lance-roquette pas démilitarisé, ainsi le veut la légende du lieu, un robusto à la main. Aux sportifs réunis, on peut aussi fumer.
La jolie serveuse, troisième génération de Walczak, vient déposer un pot de rouge et repart sans prendre la commande, personne n'est pressé. Les deux convives ne touchent pas au vin et François se contente de remplir un verre d'eau gazeuze déjà servie à son arrivée. « Il vaut mieux éviter leur piquette dans mon souvenir.
— Un poison.

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On n'enseigne plus Clovis en histoire. (mis en ligne le 10 octobre 2016)

CASALI (Dimitri), L’altermanuel d'histoire de France. Ce que nos enfants n’apprennent plus au collège, Paris, Perrin, 2011.

Certains (Fondation Aristote) sont pro-Casali, d'autres (Aggiornamento) anti-.
Avec mes remerciements à Rosalie qui m'a fait découvrir cet auteur.

La figure de Clovis était longtemps demeurée intouchable. On l'avait encore vérifié en 1996, lors de la célébration du quinzième centenaire de son baptême. Il est aujourd'hui supprimé des programmes scolaires de collège au moment même où les dernières recherches scientifiques soulignent son importance historique. Clovis est bien l'astutissimus, le « très rusé », ou plus précisément « l'opportuniste », comme l'écrit un évêque de Trêves dans les années 560. Pour les historiens, l'anecdote du vase de Soissons témoigne de son autorité supérieure et de son rôle de protecteur de l'Église. Entre 481 et 511, grâce à son autorité et son pragmatisme, il fonde un véritable royaume dans la moitié nord de la Gaule et sur une partie de la Germanie. Clovis apparaît comme une personnalité fédératrice des énergies latentes et est parvenu à opérer une véritable fusion culturelle.

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La Mecque des Saoud. (mis en ligne le 5 octobre 2016)

CONESA (Pierre), Dr. Saoud et Mr. Djihad. La diplomatie religieuse de l'Arabie saoudite, Paris, Robert Laffont, coll. « Le monde comme il va », 2016, pp. 86-87.

La Mecque.

La protection des lieux saints de l'islam avait été confiée à des descendants de la famille du Prophète qui jouissaient du titre de chérif. Partagée durant l'Empire ottoman avec un gouverneur turc, l'exploitation sans vergogne des pèlerins – longtemps seule ressource de la région du Hedjaz – était une règle quasi constante qui atteignit un sommet sous la domination du célèbre chérif Hussein (1908-1925). C'est au nom de la sauvegarde et du respect des pèlerins qu'Abd al-Aziz Ibn Saoud conquiert la ville en 1924. Il entreprend aussitôt des travaux d'aggrandissement et d'embellissement comme les saintes mosquées n'en avaient plus connus depuis près de dix siècles. À défaut d'une légitimité semblable à celle des Hachémites qu'il vient de détrôner, il ne peut faire accepter sa mainmise par la force sur les lieux saints qu'en leur manifestant une attention particulière. Dès 1926, les conditions du pèlerinage, les taxes et les activités des nombreux agents vivant de cet événement sont revues. Les revenus du pèlerinage seraient aujourd'hui de l'ordre de 20 milliards de dollars par an. Et, depuis le 28 octobre 1986, le protocole saoudien stipule qu'il convient de ne plus s'adresser au roi en employant le terme de « Majesté », mais celui de « Serviteur des deux lieux saints », appelation utilisée pour la première fois par le sultan ayyoubide Saladin au XIIe siècle.
Depuis des années, l'obstination des Al-Saoud à vouloir imposer à l'ensemble des musulmans des rites du pèlerinage d'inspiration wahhabite avait suscité de fortes critiques et même une remise en cause de leur légitimité. Dès l'instauration du régime islamique en Iran, en 1979, le hadj devient l'occasion d'affrontements récurrents entre pèlerins iraniens et policiers saoudiens. Le principe chiite de la velâyat-e faqîh, « principe de la République islamique d'Iran », qui donne l'autorité aux ayatollahs est la base de la contestation du pouvoir au sein de la famille Al-Saoud qui n'a jamais brillé par sa science et rarement par sa religiosité. Sur le plan religieux, les responsables iraniens leur dénient le droit à revendiquer un quelconque leadership sur la oumma : le wahhabisme ne serait qu'une secte, intolérante et minoritaire, isolée et déconsidérée au sein du monde musulman. Dans leur aveuglement doctrinal, les Saoud ont volontairement détruit, ou laissé détruire plusieurs dizaines d'édifices religieux vénérables et de monuments historiques appartenant au patrimoine de tous les musulmans, préservés par tous ceux qui avaient précédemment exercé leur autorité sur les lieux saints.

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La philosophie, une affaire de jeunes ? (mis en ligne le 29 septembre 2016)

PLATON, Gorgias, XL, 484, IVe s. av. J.-C. (trad. Émile CHAMBRY) [Texte disponible en ligne]

Calliclès — Il est beau d’étudier la philosophie dans la mesure où elle sert à l’instruction et il n’y a pas de honte pour un jeune garçon à philosopher ; mais, lorsqu’on continue à philosopher dans un âge avancé, la chose devient ridicule, Socrate, et, pour ma part, j’éprouve à l’égard de ceux qui cultivent la philosophie un sentiment très voisin de celui que m’inspirent les gens qui balbutient et font les enfants. Quand je vois un petit enfant, à qui cela convient encore, balbutier et jouer, cela m’amuse et me paraît charmant, digne d’un homme libre et séant à cet âge, tandis que, si j’entends un bambin causer avec netteté, cela me paraît choquant, me blesse l’oreille et j’y vois quelque chose de servile. Mais si c’est un homme fait qu’on entend ainsi balbutier et qu’on voit jouer, cela semble ridicule, indigne d’un homme, et mérite le fouet.

Lecture du passage par le philosophe Olivier Martinaud (France Culture, Les nouveaux chemins de la connaissance, 29 août 2016, 10 h) :

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Les révolutions, c'est beau sur le papier. (mis en ligne le 13 juillet 2016)

LEONE (Sergio), Il était une fois la révolution, 1971.

Juan, voleur de son état, pénètre dans l'immense banque de Messa Verde pour découvrir qu'elle ne contient que… des prisonniers politiques ! Sean, son associé (qu'il a précédemment roulé), un révolutionnaire irlandais réfugié au Mexique, vient de prendre sa revanche.

Juan et Sean discutent.

SEAN, arrête Juan qui sort de la banque en courant sans comprendre ce qui lui arrive — Où est-ce que tu vas comme ça, nom de Dieu ?
JUAN — Oh! j'sais pas! J'sais pas mais il y a queq'chose qui tourne pas rond !
SEAN — Ah ?…
JUAN — Ça, c'est pas une banque, ça ! Y'a pas d'or là d'dans. J'y ai trouvé qu'une bande de crèves la faim.
SEAN — Ah !… Toute la réserve d'or de la banque a été transférée à Mexico il y a un mois environ. Et ta banque, jusqu'à aujourd'hui, elle n'abritait que des prisonniers politiques.
JUAN — Qu'est-ce que ça veut dire, ça : prisonniers politiques !
SEAN — Moi, je n'ai jamais parlé d'argent. La seule chose que je t'ai dite, c'est que je pourrai peut-être te faire entrer là-dedans. C'est tout.
JUAN — Mais enfin, t'as rien compris ! Cette banque c'était ma chair ! mon sang ! ma vie !
SEAN — Ah oui ?… Ta vie ça va être autre chose : tu as libéré aujourd'hui trois cent quatre-vingts patriotes avec une audace…, un dévouement…, et un courage sans égal !
SEAN, rigolant — Eh oui ! aujourd'hui tu es devenu un grand héros de la révolution.
La foule les rejoint.
SEAN — Viva Miranda !
JUAN, porté malgré lui en triomphe — Mais j'en ai rien à foutre d'être un héros à la con ! C'est l'argent qui m'intéresse, moi !
SEAN — Viva Miranda !
JUAN — Tu sais Johny ! j'crois qu't'avais raison !
SEAN, s'éloignant de la foule — Pourquoi ?
JUAN — Quand on l'a dans l'cul, ça fait mal !

Écouter la bande son du film :

Le soir, au campement des révolutionnaires, une discussion s'engage entre Juan et Sean.

Juan et Sean discutent sous une tente.

JUAN — C'est quoi ce papier ?
SEAN — Une carte.
Juan se couche dessus.
SEAN — Alors ton pays, tu t'assieds dessus ?
JUAN — C'est pas mon pays. Tu sais qui c'est mon pays ? C'est moi et ma famille.
SEAN — D'accord, mais ton pays, c'est aussi : la faim, les propriétaires terriens et les gouverneurs, Gunteresa et ses sauterelles ! Tu sais, la révolution, c'est pas une plaisanterie.
JUAN, soudain très énervé — La révolution ! La révolution !! C'est pas à toi nom de Dieu à me parler de révolution ! Je sais très bien comment c'est ! C’est les gens qui savent lire dans les livres qui vont voir ceux qui savent pas lire dans les livres, les pauvres gens quoi ! Et puis ces types leur disent « Ah ! Ah ! Le moment est venu de changer tout ça. »
SEAN, craignant qu'il ne réveille tout le campement — Chut…
JUAN, doucement puis de plus en plus fort — Chut ? Chut ?! Chut !! Chut !!! Chut !!!!
Si ! merde !
Je sais très bien de quoi je parle : cette putain d'révolution! j'ai grandi d'dans.
Ceux qui savent lire dans les livres vont voir ceux qui ne savent pas lire dans les livres, les pauvres et disent « Ici faut du changement ». Et les pauvres bougres font le changement.
Après c'est les plus malins de ceux qui savent lire s'assoient autour d'une table et ils parlent ! et ils mangent ! et ils mangent ! et ils parlent ! et ils parlent ! et ils mangent !
Et pendant ce temps là qu'est-ce qu'ils font les pauvres bougres ?
Ils sont morts !
C'est ça, ta révolution !
Doucement. Chut ! S'te plaît… Ne me parle plus de révolution.
Fait mine de se coucher puis se retourne et reprend. Et qu'est-ce qui arrive quand c'est fini, pauv'con ?!
Rien ! Tout recommence comme avant !
Sean ne répond rien, regarde le livre qu'il était en train de lire. Puis il le jette au loin. Gros plan sur son titre : Mikhaïl Bakounine, Le patriotisme.

Écouter la bande son du film :

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Parce qu'après tout, le 6 juin… (mis en ligne le 25 juin 2016)

PEYREFITTE (Alain), C'était de Gaulle, Fayard, « Livre de Poche », 1994, pp. 114-115.

De Gaulle

À la fin du Conseil du 30 octobre 1963, où Sainteny* a évoqué les cérémonies prévues pour la commémoration de la Libération, Pompidou* me prend à part : « Tâchez de faire revenir le Général sur son refus d'aller sur les plages de Normandie… » Je suis stupéfait et de l'information et de la demande. « Enfin, reprend Pompidou, prenez des précautions… Je m'y suis cassé les dents. »
Sainteny m'apprend ensuite qu'il se les était déjà cassées.
Évidemment, je vais me les casser aussi.

Salon doré.
AP* (l'air candide) : « Croyez-vous, mon Général, que les Français comprendront que vous ne soyez pas présent aux cérémonies de Normandie ?
GdG (sévèrement). — C'est Pompidou qui vous a demandé de revenir à la charge ? (Je ne cille pas.) Eh bien non ! Ma décision est prise ! La France a été traitée comme un paillasson ! Churchill m'a convoqué d'Alger à Londres, le 4 juin. Il m'a fait venir dans un train où il avait établi son quartier général, comme un châtelain sonne son maître d'hôtel. Et il m'a annoncé le débarquement, sans qu'aucune unité française ait été prévue pour y participer. Nous nous sommes affrontés rudement. Je lui ai reproché de se mettre aux ordres de Roosevelt, au lieu de lui imposer une volonté européenne (il appuie). Il m'a crié de toute la force de ses poumons : « De Gaulle, dites-vous bien que quand j'aurai à choisir entre vous et Roosevelt, je préférerai toujours Roosevelt ! Quand nous aurons à choisir entre les Français et les Américains, nous préférerons toujours les Américains ! Quand nous aurons à choisir entre le continent et le grand large, nous choisirons toujours le grand large ! » (Il m'a déjà décrit cette scène, dont le souvenir est pour lui indélébile.)
« Le débarquement du 6 juin, ç'a été l'affaire des Anglo-Saxons, d'où la France a été exclue. Ils étaient bien décidés à s'installer en France comme en territoire ennemi ! Comme ils venaient de le faire en Italie et comme ils s'apprêtaient à le faire en Allemagne ! Ils avaient préparé leur AMGOT*, qui devait gouverner souverainement la France à mesure de l'avance de leurs armées. Ils avaient imprimé leur fausse monnaie, qui aurait eu cours forcé. Ils se seraient conduits en pays conquis.
« C'est exactement ce qui ce serait passé si je n'avai pas imposé, oui imposé, mes commissaires de la République, mes préfets, mes sous-préfets, mes comités de libération ! Et vous voudriez que j'aille commémorer leur débarquement, alors qu'il était le prélude à une seconde occupation du pays ? Non, non, ne comptez pas sur moi. Je veux bien que les choses se passent gracieusement, mais ma place n'est pas là !
« Et puis, ça contribuerait à faire croire que, si nous avons été libérés, nous ne le devons qu'aux Américains. Ça reviendrait à tenir la Résistance pour nulle et non avenue. Notre défaitisme naturel n'a que trop tendance à adopter ces vues. Il ne faut pas y céder !
« En revanche, ma place sera au mont Faron le 15 août, puisque les troupes françaises ont été prépondérantes dans le débarquement de Provence, que notre 1ère Armée y a été associée dès la première minute, que sa remontée fulgurante par la vallée du Rhône a obligé les Allemands à évacuer tout le Midi et tout le Massif central sous la pression de la Résistance. Et je commémorai la libération de Paris, puis celle de Strasbourg puisque ce sont des prouesses françaises, puisque les Français de l'intérieur et de l'extérieur s'y sont unis, autour de leur drapeau, de leur hymne, de leur patrie. Mais m'associer à la commémoration d'un jour où l'on demandait aux Français de s'abandonner à d'autres qu'à eux-mêmes, non ! »

NOTA-BENE :
* Sainteny (1907-1978) : résistant de la première heure, ministre des Anciens combattants et Victimes de guerre de 1962 à 1968. Il est donc chargé d'organiser les commémorations liées à la Deuxième Guerre mondiale.
* Pompidou (1911-1974) : ancien directeur de la banque Rothschild, il est premier ministre de de Gaulle de 1962 à 1968.
* AP : Alain Peyrefitte (1925-1999), diplomate, ministre de l'Information dans le gouvernement Pompidou.
* AMGOT : Allied Military Government of Occupied Territories (gouvernement militaire allié des territoires occupés). Gouvernement militaire d'occupation constitué par des officiers américano-britanniques chargés d'administrer les territoires libérés au cours de la Seconde Guerre mondiale.

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Une île sur le cercle polaire. (mis en ligne le 13 juin 2016)

VARGAS (Fred), Temps glaçiaires, J'ai lu, 2015, pp. 75-76.

Vue aérienne de l'île de Grimsey

— Qu'a raconté Sylvain ?
— Que le long de la côte de Grimsey, à un jet de pierre, parmi tous les îlots déserts qui la bordent, il y en avait de très particulier, aussi redouté que convoité. On disait qu'il y avait là-bas une pierre encore tiède, de la taille d'une stèle à peu près, et couverte d'inscriptions anciennes. Et que si l'on se couchait sur la pierre tiède, on devenait presque invulnérable, éternel quoi. Parce qu'on était pénétré pes les ondes du cœur même de la terre. Enfin, ce genre de trucs. Il faut dire qu'il y avait pas mal de centenaires à Grimsey, et on expliquait ceci par cela. Sylvain a dit qu'il s'y rendait le lendemain pour examiner le phénomène scientifique, mais qu'il ne fallait à aucun prix le dire, les habitant de Grimsey tolérant mal qu'un homme mette le pied sur cet îlot. Parce qu'il était habité par un démon, un « afturganga », une sorte de mort-vivant. Le médecin a rigolé, on a tous rigolé. Il n'empêche qu'une heure après le groupe entier était partant pour accompagner le volcanologue, même le médecin. On joue les sceptiques, mais au fond, un petit accouplement avec une pierre d'éternité, cela tente tout le monde. Bien que chacun fît mine d'y aller par défi, ou comme à la suite d'un pari d'ivrognes. C'était à environ trois kilomètres, une heure à pied par la banquise, on serait rentrés pour déjeuner. Tu parles qu'on est rentré.
Bourlin commandait une seconde portion de pommes de terre et chacun le regarda avec bienveillance. La vitalité rabelaisienne du commissaire bonifiait l'atmosphère à mesure qu'on s'approchait de l'épicentre du récit.
— On s'est mis en route à 9 heures, en partant du bout de la jetée du port. Sylvain nous a de nouveau mis en garde : pas un mot aux locaux, car outre l'« afturganga », ils avaient horreur que des touristes ignards aillent souiller la pierre tiède en posant leur cul dessus. Le temps était bleu, glacial et parfait, sans un nuage. Mais en Islande ils disent que le temps change sans cesse, c'est-à-dire toutes les cinq minutes si ça lui chante. Du bout du port, Sylvain nous a discrétement désigné le rocher noir, avec sa forme étrange, en « tête de renard », disait-on, c'est-à-dire avec deux petits cônes qui le surplombaient, comme des oreilles, et sa plage sombre en forme de museau. On est arrivés sans encombre, en évitant les failles entre les blocs de glace. L'îlot était minuscule, on en a vite fait le tour.

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Dure Bretagne. (mis en ligne le 8 juin 2016)

FAILLER (Jean), Boucaille sur Douarnenez, Éditions du Palémon, 2013, pp. 82-84.

Un panneau d'entrée de village barré d'un bandeau noir (pour signifier que le nom du village devrait être indiqué en breton)

Le tout dégageait une impression sinistre de pauvreté, de misère et d'abandon. En plus c'était froid comme une morgue et ça sentait le moisi.
Mary fut contente de retrouver l'air pur du dehors qui fleurait bon la campagne.
Elle eut de la peine à refermer la porte et dut s'y reprendre à trois fois en la claquant de plus en plus fort. Enfin la clef joua dans la serrure et elle regagna la rue en tirant à elle le portillon métallique qui grinça tout autant pour se refermer qu'il l'avait fait pour s'ouvrir.
Depuis le jardin voisin, un homme d'une soixantaine d'années la regarda passer, appuyé sur une bêche. Mary le salua de la tête et lança :
— Dites donc, il va être temps d'aérer là-dedans, ça commence à moisir !
— Ouaip… dit l'homme.
Il prit le temps de rallumer un moignon de cigarette à la flamme d'un briquet fumeux puis, ayant tiré une longue bouffée avec une satisfaction marquée, il ajouta :
— Seulement, on a beau aérer, il n'y a rien à faire. Toutes ces maisons ont été construites avec du sable de mer…
— Ah, dit Mary qui ne voyait pas le rapport. Qu'est-ce que ça y fait ?
L'homme la regarda d'un air finaud :
— Eh bien, le sable de mer contient du sel, forcèment. Et le sel, ça attire l'eau…
— Ça ne doit pas être agréable à habiter !
Vous pouvez le dire, fit l'homme en soufflant un nuage de fumée bleuâtre. Ma femme a attrapé sa mort là-dedans. Peut plus bouger, les rhumatismes…
Il souffla de nouveau, toujours appuyé sur sa bêche :
— Bon Dieu, on a mis le temps à comprendre !
— Et on ne peut rien y faire ? demanda Mary.
— Que si, fit le bonhomme en ricanant. On pourrait y foutre le feu pour toucher la prime d'assurance.
Il ricana de nouveau :
— Seulement il y a deux raisons qui s'y opposent.
— La police ? hasarda Mary.
— Oh ça… dit l'homme avec un geste de la main par-dessus l'épaule, pour montrer le peu de cas qu'il faisait de la police. Non, si je vous dis qu'il y a deux raisons, c'est qu'il y a deux raisons valables.
Il leva le doigt en l'air :
— D'abord, c'est tellement saturé d'eau qu'on ne sait même pas si ça pourrait prendre feu.
Et, comme s'il pressentait une protestation, il leva la main pour l'arrêter :
— Je sais ce que je dis ! Mais la deuxième raison c'est la plus importante : ma femme ne voudra jamais sous prétexte que cette putain de baraque, c'est son connard de père qui l'a construite.
— Voyez le castel de famille !
Il cracha par terre d'un air dégoûté, puis regarda de nouveau Mary et cligna de l'œil d'un air malin :
— Seulement, moi j'suis pas si con !
Mary eut une mimique signifiant qu'elle n'en avait jamais douté.
— J'ai acheté une caravane, dit-il triomphant.
— Ah, fit Mary d'un air entendu.
— Comme les romanos, fit l'autre pour le cas où elle n'aurait pas compris. Sauf que je ne roule pas. J'ai même enlevé les roues pour les revendre.
Mary s'étonna :
— Et vous vivez là-dedans toute l'année ?
— Ben tiens, c'est facile à chauffer !
— Et ce n'est pas humide ?
— Bof, un peu, mais moins que la baraque quand même !

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Relativisme culturel. (mis en ligne le 30 mai 2016)

LE GOFF (Jean-Pierre), Malaise dans la démocratie, Stock, 2016, pp. 32-34.

Des figures et des symboles religieux divers se mêlent

Le relativisme culturel est l'un des principaux traits du nouvel individualisme qui dédaigne la culture et l'histoire propres à son pays et à la civilisation européenne au profit d'une ouverture et d'une connaissance, le plus souvent superficielles, des autres pays et civilisations. L'exotisme, qui ne date pas d'aujourd'hui, n'est pas seul en cause dans cette approche bienveillante et naïve des autres cultures et civilisations. Celle-ci ne relève pas seulement d'un désir de connaissance et de dialogue à l'heure de la mondialisation ; elle n'est pas seulement due au développement des moyens d'information et de communication qui relient les différents peuples du monde comme ils ne l'ont jamais été auparavant, ou du tourisme planétaire qui concerne certaines catégories de population. La relation que l'individu des sociétés démocratiques européennes entretient avec les autres cultures et les autres peuples du monde se trouve d'emblée marqué par une dissymétrie qui confère à ces derniers un statut privilégié : ils sont perçus comme porteur d'un dynamisme de vie et d'une « authenticité » dans le rapport à la nature, aux autres, à la spiritualité… qui semble faire défaut à la civilisation européenne.
Les sociétés démocratiques ont ainsi opéré un grand retournement dans l'appréciation des autres peuples qu'ils ont longtemps dominés : antérieurement considérés comme « inférieurs », « sauvages » ou « barbares », ils se voient désormais parés de nombreuses vertues – l'écologie avant l'heure n'étant pas la moindre d'entre elles – dont on déplore l'absence dans les sociétés modernes, et ils sont même censés avoir un certain pouvoir de regénération. Les publications, les reportages et les émissions consacrés à ces thèmes dans les médias, sans parler de l'école, se sont multipliés.
La remise en question salutaire de l'ethnocentrisme a ainsi versé dans une appréciation négative de notre propre culture et une idéalisation de l'autre. Cette attitude n'est pas exempte d'un sentiment de culpabilité plus ou moins conscient, lié au passé colonial et plus largement aux « pages sombres de notre histoire », qui amène l'individu à considérer que son pays et l'Europe sont responsables de tous les maux. Les immigrés issus des pays anciennement colonisés et leurs descendants sont alors perçus avant tout comme des victimes de nos actions passées ou présentes, quand bien même ces pays ont acquis leur indépendance depuis plus d'un demi-siècle et que des partis et des élites corrompus y occupent le pouvoir. Les immigrés de ces pays et leurs descendants peuvent du reste intérioriser cette figure de la victime qu'on leur tend et s'y enfermer par une logique de ressentiment et de droits réparateurs infinis, d'autant plus s'ils sont touchés par le chômage et les discriminations.
L'idéalisation de l'autre s'effectue dans une logique de règlement de comptes avec la culture de son pays et la civilisation européenne. L'illusion consiste alors à penser que cette attention bienveillante et ce sentiment de culpabilité sont naturellement partagés. Sous des allures d'ouverture et de dialogue, la relation de compréhension réciproque s'en trouve profondément pervertie. En ce sens, ce nouvel individualisme véhicule une mésestime, voire une haine de soi qui est l'un des facteurs de l'érosion de la dynamique démocratique en France et dans nombre de pays européens. Si les guerres, le terrorisme et l'islamisme radical ont bousculé l'angélisme, ils n'ont pas pour autant fait disparaître cette mésestime de soi sur fond d'inculture et de désaffiliation historique.

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Judo moral. (mis en ligne le 24 mai 2016)

KUNDERA (Milan), La lenteur, Gallimard, coll. « Folio », 2016 (orig. 1995), pp. 24-27.

Kouchner en Somalie en 1992, portant un sac de riz

Les enfants français accourant pour apporter de l'aide à leurs petits camarades africains évoquent toujours pour moi le visage de l'intellectuel Berck. C'étaient alors ses jours de gloire. Comme c'est souvent le cas avec la gloire, la sienne a été provoquée par un échec : souvenons-nous : dans les annés quatre-vingt de notre siècle, le monde fut frappé par l'épidémie d'une maladie nommée sida, qui se transmettait pendant le contact amoureux et, au début, sévissait surtout parmi les homosexuels. Pour s'élever contre les fanatiques qui voyaient dans l'épidémie un juste châtiment divin et évitaient les malades comme des pestiférés, les esprits tolérants leur manifestaient de la fraternité et essayaient de prouver qu'il n'y avait aucun danger à les fréquenter. Ainsi le député Duberques et l'intellectuel Berck déjeunèrent-ils dans un célèbre restaurant avec un groupe de sidéens ; le repas se passa dans une excellente atmosphère et, afin de ne manquer aucune occasion de donner le bon exemple, le député Duberques avait invité les caméras à l'heure du dessert. Dès qu'elles apparurent sur le seuil, il se leva, s'approcha d'un malade, le souleva de sa chaise et l'embrassa sur la bouche encore pleine de mousse au chocolat. Berck fut pris au dépourvu. Il compris immédiatement qu'une fois photographié et filmé le grand baiser de Duberques deviendrait immortel ; il se leva et réfléchit intensément pour savoir s'il devait lui aussi aller embrasser un sidéen. Dans la première phase de sa réflexion, il écarta cette tentation parce qu'au fond de son âme il n'était pas entièrement sûr que le contact avec la bouche du malade ne fût pas contagieux ; dans la phase suivante, il se décida à surmonter sa circonspection, jugeant que la photo de son baiser valait ce risque ; mais dans la troisième phase une idée l'arrêta dans sa course vers la bouche séropositive : s'il embrassait lui aussi un malade, il ne deviendrait pas pour autant l'égal de Duberques, au contraire, il serait ravalé au rang d'un pasticheur, d'un suiveur, voire d'un serviteur qui, par une imitation précipitée, ajouterait encore du lustre à la gloire de l'autre. Il se contenta donc de rester debout et de sourire niaisement. Mais ces quelques secondes d'hésitation lui coûtèrent cher car la caméra était là et, au journal télévisé, toute la France lut sur son visage les trois phases de son embarras et ricana. Les enfants collectant les paquets de riz pour la Somalie lui vinrent donc en aide au bon moment. Il profita de chaque occasion pour lancer au public la belle sentence « seuls les enfants vivent dans la vérité ! », puis alla en Afrique et se fit photographier à côté d'une fillette noire mourante, au visage couvert de mouches. La photo devint fameuse dans le monde entier, beaucoup plus que celle de Duberques embrassant un malade du sida car un enfant qui meurt a une plus grande valeur qu'un adulte qui meurt; évidence qui a cette époque-là échappait encore à Duberques.

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C'est dégoûtant le peuple. (mis en ligne le 21 mai 2016)

ONFRAY (Michel), Le miroir aux alouettes, Plon, 2016, pp. 150-151.

Extrait du film Camping 2

La gauche parisienne, la gauche mondaine, la gauche caviar, la gauche libérale (c'est la même…) a peur du peuple ; et comme toujours quand on a peur, on déteste. Le gaullisme de gauche « pue de la gueule  » : parce que le peuple « pue de la gueule » : il sent mauvais, il est sale, mal habillé, ringard, il est gros et gras, il parle fort, il ignore les règles du jeu mondain, il confond les couverts à poisson et ceux du dessert, il aime les couleurs criardes, il rit à gorge déployée, il fait du camping, il dit clairement ne pas aimer ce que cette gauche feint d'apprécier par snobisme de classe (la musique contemporaine, le cinéma d'art et d'essai, la cuisine japonaise, etc.), il aime ce qui crispe le bourgeois (la chanson populaire, le cinéma comique, les jardins ouvriers, etc.). Plutôt Jean Ferrat que Pierre Boulez, Jean Gabin que Jean-Luc Godard, la pomme de terre que le sashimi. Bourdieu a tout dit sur ce sujet dans La distinction.
Le peuple, quand il était éduqué à l'école de la République, selon les principes de Condorcet, quand les libéraux ne l'abrutissaient pas avec une télévision aux ordres de ses annonceurs, quand les mêmes ne le broyaient pas avec leurs médias corrompus et leurs sondages aux ordres, était plein d'un bon sens jamais pris en défaut. Dès 1935, George Orwell parle d'une décence commune, d'une décence ordinaire chez le peuple, et il a raison, ô combien !
Il ne s'agit pas de porter le peuple au pinacle, mais de lui donner sa juste place. Depuis un demi-siècle, avec ses jeux télévisés, son école démagogique, ses séries américaines, son consumérisme de masse, son Internet nihiliste, le libéralisme a transformé le peuple en populace : la populace, c'est le peuple quand il ne pense plus. Quand tout a été fait par les gouvernants pour qu'il ne pense plus, ils peuvent alors mieux gouverner.
Mais le peuple existe toujours sous la crasse libérale. Admettons qu'il ait dit « Oui » à Maastricht en 1992 : pendant plusieurs années, il regarde ce qui advient, il constate ce qui est, il voit ce que ça produit, il réfléchit sainement; quand on lui demande son avis, il le donne ; ainsi, il dit « Non » au traité de 2005, ce qui revient à dire qu'il a compris qu'on l'avait floué.
Que font les gouvernants ? Ils lui infligent pourtant, encore et toujours, une fois de plus, et davantage si possible, le clystère refusé. En mai 1981 ; le peuple a voulu Mitterrand ; il l'a obtenu ; il a regardé, il a vu ; aux législatives suivantes, il a fait savoir qu'il n'en voulait plus : Mitterrand est resté. En 1988, ne voulant plus de ce libéralisme qu'on lui servait depuis 1983, il n'a plus eu le choix qu'entre une version énervée du libéralisme, celle de Chirac, et une version placide du même libéralisme, celle de Mitterrand, le peuple a choisi la placidité. Aux législatives suivantes, etc. Chacun connaît l'histoire. (…)
De sorte qu'on voit bien que le peuple donne son avis, mais ceux qui nous gouvernent, droite et gauche confondues, s'en moquent éperdument.

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Même la Beauce vaut qu'on s'y arrête. (mis en ligne le 28 avril 2016)

MICHEL (François), Le tour de France d'un géologue, BRGM éditions, 2012 (orig. 2008), p. 83.

Un grand merci à Diane pour m'avoir fait connaître cet ouvrage.

Les Conies sont des cours d'eau temporaires du sud-ouest de la Beauce – région de Patay, Orgères et Chateaudun –, qui deviennent actifs lorsque le niveau de la nappe s'élève et finit par affleurer au-dessus de la surface, pour sourdre et s'écouler à travers champs, le long d'anciens vallons creusés lors des périodes glaciaires quaternaires. En un mot, une Conie correspond à la nappe de Beauce à ciel ouvert. La plupart d'entre elles confluent vers le Loir. La Conie d'Orgères est sans doute la plus touristique.
Avant sa canalisation au début du XXe siècle, la Conie de Germignonville, près d'Orgères, s'écoulait au travers d'une suite de zones marécageuses favorisant le développement des moustiques et la propagation du paludisme, connu dans la région sous le terme de « fièvre de la Conie », d'où son nom de Conie Palue.
La Conie de Patay montre la particularité de couler en deux directions opposées à partir de son point d'origine : vers le sud-est où elle se perd très vite dans le sous-sol, d'une part, et vers l'ouest où elle conflue avec le Loir, d'autre part. La Goure de Spoy, à Nottonville, est une vasque profonde d'une dizaine de mètres qui se situe en aval de la confluence des Conies de Varize et d'Orgères.

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Recette d'un dictateur agoraphobe. (mis en ligne le 11 avril 2016)

PENNAC (Daniel), Le dictateur et le hamac, Gallimard, coll. « Folio », 2012 (orig. 2003), pp. 35-38.

Avec mes remerciements à Margot qui me poussa à entamer la lecture de ce savoureux ouvrage resté trop longtemps fermé sur mes étagères.

On peut se faire une idée asez précise [du tempérament de ce dictateur] en étudiant de près les origines du bacalhau do menino (la « morue du gamin »), ce plat qu'on peut encore commander de nos jours aux meilleures tables de l'Estoril : une couche de piment rouge, une couche de haricots noirs, une couche de riz blanc, une couche de jaune d'œuf, une couche d'oignons roux, une couche de morue, et ainsi sept fois de suite, piment, haricots, riz, œuf, oignons, morue, le tout saupoudré de farine de manioc, avant de séjourner sous la braise (aujourd'hui, plus souvent dans un four) jusqu'à y acquérir la densité d'un parpaing dissuasif. La légende voudrait que ce soit le « plat de charité » de Pereira, conçu par lui même dès son enfance, pour nourrir les pauvres, cuisiné tous les jours par sa mère, le vieux da Ponte le servant de ses propres mains à la file des affamés qui s'allongeait quotidiennement devant les cuisines de la maison familiale, etc.
Vérification faite, tout cela est vrai. (…)
Il [le dictateur dévoilant le secret de la recette pour l'agacer à la femme avec qui il dîne] souriait toujours quand il déclina :
— Le piment rouge est un cache-misère, la honte de notre cuisine. Le haricot a la peau noire, une pitance d'esclave, le riz est à peine une matière, de la colle à papier ; le jaune d'œuf sent comme un pet foireux, l'intérieur d'un hypocrite ; les oignons ? Crus, des larmes de fille, cuits, des lambeaux de peau morte ; quant à la morue… (il s'était levé, il regardait la mer, par la fenêtre ouverte)… toute la bêtise du Portugal : partir si loin de leurs côtes pour pêcher le plus mauvais poisson du monde ! (…) Le manioc, ce n'est rien. Quant à la couleur, rien quant à la saveur, rien quant à la consistance. (…)
— Eh bien moi [l'interlocutrice du dictateur], je me suis resservie.
— Parce que vous êtes riche, européenne, vide et sentimentale. Vous vous faites un devoir d'aimer ce qui ne vous menace pas… Votre quête de l'« authentique ». Dans deux cents ans, si les pauvres de chez vous ne vous ont pas mangés, les pimbêches de votre caste lécheront encore leur assiette…

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Pas de déterminisme, mais des déterminants. (mis en ligne le 11 mars 2016)

HALLÉ (Francis), La condition tropicale, Acte sud, coll. « Babel », 2015 (orig. 2010), pp. 50-51.

Globe terrestre avec indiqués l'équateur et les tropiques

L'astronomie, même si elle tend à être perdue de vue par les politiciens et les économistes, est à la base de toute l'écologie planétaire et a donc une importance décisive dans les affaires humaines. L'artificialisation croissante de notre milieu de vie n'y change rien ; urbanisation, électricité, chauffage et climatisation, Internet et transports rapides à longue distance, rien de tout cela ne modifie ces données astronomiques fondamentales : nous appartenons au système solaire, l'énergie dont nous disposons vient du Soleil, la Terre est quasiment sphérique et l'énergie solaire nous parvient donc en quantité variable selon les latitudes.
L'oubli de ces données fondamentales est une terrible cause d'erreurs. La nature manifeste un grand respect vis-à-vis de ces données, ce qui lui réussit fort bien. Une seule espèce vivante perd de vue l'astronomie en prétendant se soustraire à ses règles : la nôtre ; on me dira que c'est à cela que l'on reconnaît l'intelligence, mais il n'empêche que nous devrions au moins connaître les règles que nous transgressons ! Les tropiques font partie des données fondamentales : rendons hommage aux Anciens qui nous l'ont appris, aux Babyloniens d'abord qui, dix siècles avant notre ère, ont inventé la division de l'année en 12 mois et celle du cercle en 360 degrés ; aux Grecs ensuite, Pythagore à qui nous devons de savoir que la Terre est ronde, Aristarque qui avait compris qu'elle tournait autour du Soleil, Ératosthène qui nous a légué une grille de méridiens et de parallèles encore en usage aujourd'hui, comprenant l'équateur et le "tropique d'été", celui dont les Grecs savaient qu'il croisait le Nil à Assouan.

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Un règne tout en théâtre. (mis en ligne le 10 mars 2016)

SOLNON (Jean-François), Histoire de Versailles, Perrin, coll. « Tempus », 2015 (orig. 1997), pp. 133-134.

Portrait de Louis XIV par Lebrun

De la cour de marbre à la place d'Armes, garde du corps, timbaliers et trompettes, chevaux, voitures et valets de l'escorte rappelaient à un contemporain « la reine des abeilles quand elle sort dans les champs avec son essaim ». Le château n'était pas une forteresse. Il n'était pas l'Escurial ; ni même un de nos palais présidentiels. Il était ouvert à tous. À la réserve des mendiants et des moines, quiconque, Français ou étranger, décemment vêtu, pouvait y pénétrer. Une épée au côté était le sésame permettant de se faufiler dans les galeries. On en louait à la grille du château.
La liberté d'accès au souverain était une antique tradition de la monarchie. Louis XIV l'a rappelé à son fils : « D'aussi loin que nos historiens nous en peuvent instruire, s'il y a quelque caractère singulier dans cette monarchie, c'est l'accès libre et facile des sujets au prince » Le roi de France n'est ni un despote oriental ni même le roi d'Espagne son contemporain, souverains de nations « où la majesté des rois consiste, pour une grande partie, à ne point se laisser voir ». Cet usage, se plaît-il à dire, peut se justifier dans les royaumes accoutumés à la servitude, uniquement gouverné par la crainte de la terreur, « mais, assure Louis XIV, ce n'est pas le génie de nos Français ».
Qu'on ne se méprenne pas. Versailles n'est pas le palais de l'utopie égalitaire. Les différences de naissance et de rang s'y marquent avec âpreté. Laisser aux sujets la liberté de voir leur prince, d'admirer la cour, de badauder en son château est un choix politique. « Les peuples, enseigne Louis XIV, se plaisent au spectacle où au fond on a toujours pour but de leur plaire. Et tous nos sujets, en général, sont ravis de voir que nous aimons ce qu'ils aiment. (…) Par là nous tenons leur esprit et leur cœur, quelque fois plus fortement peut-être que par les récompenses et les bienfaits. » Quant au visiteur étranger, on ne saurait lui cacher le roi ou lui interdire son palais. Un État, « qui se consume en ces dépenses qui peuvent passer pour superflues, fait sur (lui) une impression très avantageuse de magnificence, de puissance, de richesse et de grandeur (…) et fait juger avantageusement par ce qu'on voit, de ce qu'on ne voit pas ».
Rendre le palais accessible à tous est moyen de gouvernement. Comme la cour est instrument de règne.

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La question de l'énergie. (mis en ligne le 2 mars 2016)

JANCOVICI (Jean-Marc), Dormez tranquille jusqu'en 2100 : et autres malentendus sur le climat et l'énergie, Odile Jacob, 2015, pp. 64-66.

Le moulin à eau de Keriolet situé à la Pointe du Millier au cœur de  la vallée de Kériolet en Bretagne

Les énergies renouvelables exploitent une énergie certes présente partout mais très diffuse. Un mètre cube d'air en mouvement ou un mètre carré de surface au sol ne permettent de récolter que très peu d'énergie éolienne et solaire. Si on regarde la totalité de la ressource planétaire, l'énergie du vent représente, certes, 2 fois la consommation annuelle des hommes. Mais cette énergie est répartie sur toute la surface de la Terre. (…)
En pratique, 1 kilowattheure issu d'une éolienne ou d'un panneau solaire, et qui fait l'objet d'un stockage pour pouvoir être consommé quand le consommateur le souhaite et uniquement quand il y a du soleil ou du vent, sera disponible pour 25 à 50 centimes : 50 à 100 fois plus par kilowattheure qu'avec du pétrole facile à extraire ! Il est donc tout à fait logique que, historiquement, nous soyons passé du vent au pétrole et non l'inverse : nous avons tout simplement cherché, là comme ailleurs, à extraire de l'énergie de l'environnement moyennant le moins de travail humain possible. C'est à cette condition que notre espèce a pu disposer de machines de plus en plus puissantes, et augmenter la production et la consommation par personne.
Nous avons ainsi gagné sur le coût réel par kilowattheure quand nous passés de nos seuls muscles aux muscles des animaux, puis des animaux aux chutes d'eau et au vent, puis au charbon, puis au pétrole, qui représente l'optimum historique. Le chemin inverse a commencé avec le gaz. Ce dernier est moins dense énergétiquement que le pétrole, plus difficile à stocker et à transporter, et de ce fait mal adapté aux véhicules mobiles, qui doivent emporter avec elle leur énergie de fonctionnement. En passant du gaz à l'uranium, nous avons baissé d'un cran par rapport au gaz dans le kilowattheure mis à disposition. Certes, la fission nucléaire fait appel à une énergie terriblement concentrée : on libère autant de chaleur en fissionnant un gramme d'uranium 235 qu'en brûlant une tonne de pétrole.

NOTA-BENE : pour une approche intelligente des questions d'énergie, on regardera avec intérêt la conférence par Jean-Marc Joncovici donnée à l'ENS le 9 février 2012.
Une large documentation est également disponible sur son site Manicore.

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Faute d'assimilation… (mis en ligne le 10 février 2016)

GUILLUY (Christophe), La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, 2014.

Entrée d'une 'gated community' (quartier résidentiel fermé) à Marseille

Réponse directe à l'instabilité démographique, le séparatisme au sein des milieux populaires n'est plus une hypothèse mais une réalité : les catégories populaires d'origine française et d'immigration ancienne ne vivent plus sur les mêmes territoires que les catégories populaires d'immigration récente. Ce séparatisme territorial est perçu par les couches supérieures au mieux comme une faute morale, au pire comme une preuve du racisme inhérent aux classes populaires. Elles ne comprennent pas qu'il s'agit en réalité d'une réponse pragmatique et pacifique à l'évolution démographique. Car contrairement aux idées reçues, se séparer revient précisement à éviter la guerre. C'est du reste le principe du divorce : on se sépare pour faire baisser les tensions et éventuellement reconstruire des relations apaisées. Le nombre peu élevés d'actes violents racistes en France, comparé à ce qui se passe dans d'autres pays européens, illustre non seulement le calme relatif des autochtones, mais aussi les effets paradoxalement positifs du séparatisme. […]
Mais les classes dominantes, celles qui ont les moyens de la frontière invisible avec l'autre, ne veulent pas de cette séparation. Ce sont elles qui demandent, au nom du bien, toujours plus de « mixité ». Cette volonté d'imposer la « mixité » aux autres risque de poser un problème aujourd'hui à un moment où le desserrement, compte tenu des logiques foncières, ne va plus être possible. Tout se passe comme si les élites voulaient créer les conditions de la tension.
Le décalage entre la perception des élites et celle du peuple se lit dans cette gestion du multiculturel. Aux classes dominantes, qui vivent le « multiculturalisme à 5 000 euros par mois », et pour qui la solution passe par plus de mixité, les classes populaires, « celles qui vivent le multiculturalisme à 1 000 euros par mois », répondent séparatisme.
Les débats byzantins sur l'immigration, l'identité, le droit du sol, du sang sont vains, puisqu'ils ont déjà été tranchés dans le réel. Il suffit d'observer comment se gère le rapport à l'autre ici et ailleurs. Le processus est identique partout, le rapport à l'autre et au « village » est le même à La Courneuve, en Picardie, de Hénin-Beaumont à Marseille, des villages bretons à ceux de Kabylie, du Xinjiang à l'Oregon : les catégories modestes souhaitent préserver leur capital social et assurer la transmission de leur patrimoine et de leur « village » à leurs enfants. Il s'agit d'une démarche de protection, pas de fermeture, elle n'interdit donc pas l'accueil de l'autre ni la fraternité mais exige un entre-soi majoritaire.

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Suivre le signe. (mis en ligne le 5 février 2016)

Extrait du film SCHOENDORFFER (Pierre), Le crabe tambour, 1975.

Avion avec trainée

Dans un paysage de Landes, un curé s'adresse à ses ouailles.
LE CURÉ — Et voici qu'un ange du Seigneur m'est apparu en songe. Il m'a dit : bientôt, un signe traversera le ciel. Ne crains pas de prendre avec toi tes brebis et de suivre le signe. Alleluia.

Dans le mess d'un navire de guerre. Le chef machine, un sous-officier, le docteur du bord.
LE CHEF MACHINE — Ils ont tous crus en sa vision, ces Bigoudens. Ne riez pas. Nous, on croit à Lanku.
Lanku, c'est l'ange de la mort. Homme de peu de foi. Quand vous êtes pris d'un frisson. Comme ça. Sans raison. Les vieux disent… que c'est la mort qui passe… Elle passe… Elle passe… Un jour, elle s'arrête.
LE SOUS-OFFICIER — Amen ! J'aime mieux vos histoires de fossoyeurs ou de pendu au calvaire.
LE CHEF MACHINE — Vous le lieutenant d'infanterie vous feriez mieux d'apprendre à conduire proprement ce bateau, au lieu de dire des âneries. Que savez-vous des Bigoudènes ?
Ils ont la tête dure… oui mais… des âmes… de petits enfants.
Ils ont tous cru en sa vision !
Et en vérité : un signe apparut. Une grande flèche. Une nuée blanche qui traversa le ciel… Le doigt du Seigneur, tendu…, vers l'est.
Tous les jours de temps clair, ils virent le signe. Mais le Seigneur voulait certainement les éprouver : car si le matin, il leur désignait l'est ; l'après-midi, c'était l'ouest. Et ils rebroussaient chemin…
Marche. Contre-marche. Chantant des cantiques et buvant du vin rouge.
Tendant son verre. Rien ne vous désseche la gorge comme ces histoires de marche à pied !
LE SOUS-OFFICIER Cherchant à tenter le chef machine — Regardez ce cognac docteur !
Alors ? Finissez l'histoire de votre vieux fou qui voit des signes… si vous le pouvez !
LE CHEF MACHINE — Pas fou… seulement un peu dérangé.
Il lance son verre au jeune officier qui le rattrape.
Bravo ! Bons réflexes.
Vous ne croyez pas aux signes, hein ! ?… Pauvre innocent… Qu'est-ce vous croyez que vous faites ici ? Vous aussi vous guettez sur votre écran radar un écho… Un signe. Qui donne le cap à votre homme de barre. Et vous aussi vous suivez… un vieux crabe… qui passe son temps à regarder la mer.
LE SOUS-OFFICIER — Pas de philosophie de bistrot, chef. Vous ne savez plus comment terminer votre histoire. C'est tout.
LE CHEF MACHINE — Ils ont tous fini par arriver. Ils sont arrivés à… Orly. Alleluia !
LE SOUS-OFFICIER — C'est complétement idiot. Où est le signe, chef ?
LE CHEF MACHINE — C'était l'année du premier vol New-York Paris en Boeing 707. Cap à l'est le matin. À l'ouest le soir. Levez le nez en l'air et vous verrez ! Homme de peu de foi…
Le sous-officier se retire sans rien dire.
S'adressant au docteur. Si on les laissait faire ces jeunes gens vous mangeraient des petits patés sur la tête.
Sourire du docteur qui tend un verre de cognac au chef machine.
LE CHEF MACHINE — C'est pas une histoire drôle docteur.
Ils sont jamais arrivés à Orly, bien sûr…
Mais ils ont marché, marché et puis… l'un après l'autre, ils l'ont abandonné. Et le matin du septième jour, dans un chemin creux… Ils l'ont retrouvé mort notre vieux recteur…

Écouter la bande-son du film :

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Un oublié de l'histoire : le Grand Parc de Versailles. (mis en ligne le 2 février 2016)

QUENET (Grégory), Versailles, une histoire naturelle, La découverte, 2015, pp. 115-116.

Pavillon de Jouy-en-Josas

Le Grand Parc est entouré d'une enceinte de 40 kilomètres, percée de vingt-quatre portes. Un élément essentiel de la politique de conservation. Longtemps oubliée des historiens, cette enceinte a été étudiée pour la première fois dans les années 1980, dans le cadre d'une enquête topographique menée par l'Inventaire, suite à l'identification d'éléments architecturaux d'un type non vernaculaire, vestiges de la clôture. Ce mur a été achevé dans son extension maximale en 1684, Dangeau notant le 22 août : « le roi alla faire le tour de son nouveau parc, et trouva les murailles à hauteur presque partout ». Cette enceinte démesurée a nécessité un an de travaux et coûté plus de 400 000 livres.

Une architecture a été inventée pour les portes du parc, qui ne reprend ni des formes locales ni celles en vogue à la Cour. Archaïsante et fonctionnelle, cette architecture de maçon ou d'ingénieur militaire se compose de pavillons rectangulaires à un étage, couvert d'un toit à faîtage court et d'une pente voisine de quarante-cinq degrés. Le rez-de-chaussée est occupé par un passage ouvrant par deux arcs en plein cintre, une seule pièce occupant l'étage pour le garde. Selon l'expression heureuse du conservateur du patrimoine Chantal Waltisperger, ils forment de « véritables châtelets d'entrée » destinés à préserver l'efficacité de la clôture pour la protection du gibier et le contrôle des circulations.
Le contrôle des déplacements du gibier est l'une des principales préoccupations du personnel des chasses. Ce souci apparaît dès la première clôture qui précède le fameux mur de 1684. Il est consubstantiels aux grands domaines de chasse qui se multiplient au XVIe et surtout au XVIIe siècle. Il s'agit à la fois d'éviter que le gibier ne s'enfuie chez le voisin et de s'affranchir des contraintes juridiques pesant sur la chasse. Dans le domaine de Versailles, on utilise aussi des sauts-de-loup : on creuse « un grand fossé pour empêcher les chevreuils de sauter par dessus les murs du parc de Clagny ».

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Nihilisme seventies. (mis en ligne le 31 janvier 2016)

MANCHETTE (Jean-Patrick), Nada, Gallimard, coll. « Folio Policier », 2013 (orig. 1972), pp. 214-216.

Revue anarchiste (récente)

Il empoigna le micro, pressa la touche d'enregistrement et, tandis que la bande commençait de s'enrouler, il demeura un instant immobile, la bouche ouverte. Son visage était contracté comme au début de l'après-midi, dans la baignoire.
— J'ai fait erreur, dit-il soudain. Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du…
Il hésita.
— … du même piège à cons, acheva-t-il et il continua aussitôt. Le régime se défend évidemment contre le terrorisme. Mais le système ne s'en défend pas, il l'encourage, il en fait la publicité. Le desperado est une marchandise, une valeur d'échange, un modèle de comportement comme le flic ou la sainte. L'État rêve d'une fin horrible et triomphale dans la mort, dans la guerre civile absolument généralisée entre les cohortes de flics et de mercenaires et les commandos du nihilisme. C'est le piège qui est tendu aux révoltés et je suis tombé dedans. Et je ne serai pas le seul. Et ça m'emmerde bien.
Le Catalan fixa l'ombre et se frotta machinalement la bouche avec la main. Il eut la vision de son père qu'il n'avait jamais vu ; l'homme est debout sur une barricade, plus exactement il est en train de faire une enjambée, un de ses pieds en l'air ; c'est le soir du 4 mai 1937 à Barcelone, le prolétariat révolutionnaire s'est insurgé contre la bourgeoisie et les staliniens, une balle va frapper dans une fraction de seconde le père de Buenaventura Diaz, dans une fraction de seconde l'homme sera mort, dans quelques jours la Commune de Barcelone sera écrasée, dans peu de temps elle sera enterrée sous la calomnie.
— La condamnation du terrorisme, dit Buenaventura dans le micro, n'est pas une condamnation de l'insurrection, mais un appel à l'insurrection.
Il s'interrompit de nouveau, et un ricanement lui tordit la bouche.
— En conséquence, ajouta-t-il, je déclare le groupe « Nada » dissous.
Il arrêta l'enregistrement.
— Et à l'unanimité, encore ! cria-t-il dans l'ombre. Les vieilles traditions sont respectées.
Il sortit la cassette de l'enregistreur, la fourra dans une enveloppe qu'il ferma et sur laquelle il écrivit : Première et dernière contribution théorique de Buenaventura Diaz à sa propre histoire. Il mit l'enveloppe dans la poche de la veste de chasse et passa au salon pour prendre les informations télévisées.

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Ces victimes qui n'ont pas de nom. (mis en ligne le 21 janvier 2016)

PATRICOT (Aymeric), Les petits Blancs. Un voyage dans la France d'en bas, Points, coll. « Enquête », 2015 (orig. 2013), pp. 45-47.

Des victimes jamais nommées

Les textes d'Orelsan, dits sur un phrasé plutôt lent et des arrangements dépouillés, parlent avec simplicité de l'ennui, de la drogue, des existences virtuelles, des sorties en boîte. (…)
Jimmy ressemble à celui qu'il admire. Un physique discret, une certaine gentillesse en dépit de l'agressivité assumée de l'univers culturel dans lequel il évolue. Il semble qu'il se soit accommodé, bon an mal an, des violences économiques et sociales du monde nouveau, ainsi que des maigres compensations, surtout fantasmatiques, auxquelles il donne droit. Fatalisme soft, consumérisme à peine rebelle, provocations sans conséquence. Jimmy copie le style des voyous révoltés du système, en premier lieu les stars du rap américain, sans chercher lui-même à s'extraire d'une condition qu'il sait modeste.
Une de ses camarades, venue de Guadeloupe, Tania, lui témoigne de l'affection. Ses pulls de maille torsadée soulignent sa taille de guêpe et sa poitrine imposante. Elle parle beaucoup de séduction, prenant un malin plaisir à caresser l'épaule de Jimmy et à le taquiner au sujet de ses petites amies. Le contraste est fort entre cette fille à la franche maturité sexuelle et ce garçon aux épaules étroites, aux emportements puérils. Elle l'appelle « mon petit Blanc », expression qui revêt ici des nuances attendries – clin d’œil à la petite taille de Jimmy autant qu'à son statut de gentil garçon reclus dans un univers qui le dépasse. Lui ne réagit pas à l'expression. Il se délecte, simplement, d'une complicité flatteuse.
Lors d'une visite au Louvre, il s'étonne que la Renaissance flamande propose autant de christs. « Toutes ces croix, partout… Comme il a dû souffrir, Jésus ! Dites, Monsieur, pourquoi les gens ne peignaient que des christs à l'époque ? » Ses camarades musulmans, eux, se montrent capables d'énoncer quelques vérités historiques sur Jésus de Nazareth et d'épiloguer sur la place qu'il revêt dans le Coran. Curieusement, ils se sentent plus à l'aise avec la présence envahissante du Dieu chrétien que le petit Blanc : ce dernier n'a jamais été au catéchisme et ne peut rien dire de cette religion que ses amis lui attribuent et qui ne lui inspire qu'indifférence, voire méfiance. Il éprouve de la gêne face à ce que la classe politique elle-même hésite à considérer comme un des piliers de la culture européenne. Il s'en excuserait volontiers, si seulement il pouvait nommer cette chose qu'est l'héritage culturel chrétien.

Écouter Je me sens si seul d'Orelsan, 2012 :

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Mythes étranges. (mis en ligne le 18 janvier 2016)

MESLAY (Olivier), Mélancolie. Génie et folie en Occident, RMN, 2014 (orig. 2005), p. 314.

Goya, <I>Saturne dévorant un de ses fils</I>, Prado, 1823

Métaphore de la mélancolie ou sa fin ?
L'image de Saturne dévorant ses enfants est au centre de la problématique mélancolique. Le mélancolique est un enfant de Saturne mais son destin est-il de mourir et dans la bouche de son père ? Comme en miroir, le dieu lui-même est un mélancolique que la contemplation de sa propre création exaspère et rend fou. La destruction de son engeance est une solution à sa rage. La proximité de Satan et de Saturne dans les univers mythologiques et bibliques a rendu plus confus encore, ou plus riche, la personnalité de ce dieu. Si Saturne est le père de tous les dieux, Satan est lui le fils maudit, celui du moins qui conduit tous les anges rebelles. cette confusion entre le père et le fils, le géniteur et l'engendré est la source même de ce cannibalisme incestueux. Le comble des horreurs semble aussi la résolution de l'angoisse. Le cercle infernal semble sans fin mais aussi sans autour, il se suffit à lui-même et fait disparaître tout objet de contemplation. Le meurtre annule le temps.
L'invention de cette image ne revient pas à Goya mais à Rubens qui peignit pour Philippe IV, roi mélancolique s'il en fut, plusieurs peintures pour le pavillon de chasse de Torre de la Parada dont Saturne dévorant ses enfants dont la composition a servi de modèle à Goya pour son tableau final. Rubens peignit ce tableau en 1636-1638.

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Petits arrangements entre amis. (mis en ligne le 4 janvier 2016)

PINÇON-CHARLOT (Michel et Monique), Tentative d’évasion (fiscale), Paris, Zones, 2015.

Les riches profitent de la classe moyenne

Une dérogation au droit commun a été instituée par la loi du 29 décembre 1977, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing et le gouvernement de Raymond Barre, avec la création de la Commission des infractions fiscales (CIF), dénommée communément « verrou » de Bercy. La motivation de cette dérogation avait « pour objectif d’éviter l’acharnement fiscal sur certains contribuables », avoue en 2014 son président, le vicomte Jean-François de Reydet de Vulpillières.
Dans le droit français, d’ordinaire, c’est le procureur et lui seul qui décide d’engager des poursuites. Mais pas dans les affaires de fraude fiscale, qui font exception à la règle. Comme l’explique le juge d’instruction Guillaume Daïeff, dans ces cas, « une plainte du ministre du Budget est nécessaire. […] Le procureur de la République ne peut pas – il n’en a pas le droit – engager une enquête pour fraude fiscale si elle ne lui a pas été demandée par le ministre du Budget. C’est une condition préalable à l’action publique ». Selon ce magistrat, « il est très clair que cette plainte préalable donne au ministre du Budget le pouvoir de définir la politique pénale fiscale. ».
Le vrai « verrou » de Bercy n’est donc pas l’existence en soi de la Commission des infractions fiscales, mais le fait qu’elle permet légalement au ministre du Budget de jouer le rôle de chef de gare avec le pouvoir d’aiguiller comme il l’entend le traitement de la fraude fiscale vers telle solution plutôt que telle autre. Ceux qui verront leur dossier orienté vers la CIF seront envoyés dans neuf cas sur dix en correctionnelle, risquant des peines de prison, avec ou sans sursis. Mais le ministre peut aussi proposer aux contribuables fraudeurs de son choix la porte de sortie des cellules de dégrisement, aujourd’hui dénommées de « régularisation », ou encore d’autres formes de conciliabules informels, afin d’échapper à la menace de poursuites pénales, à condition que les impôts dus soient acquittés et agrémentés de quelques pénalités.

NOTA-BENE : un de nos ministres du Budget, Jérôme Cahuzac, a du démissionner en 2013 après que le journal Mediapart ait prouvé qu'il possédait un compte en Suisse (ainsi qu'à Singapour et à l'île de Man). Il est à craindre que sa principale faute ait été de se faire prendre la main dans le sac…

Le livre complet est accessible gratuitement sur le site des éditions Zones (mais vous pouvez aussi l'acheter pour le relire tranquillement voire l'offrir).

Pour les rétifs à la lecture : une série de documentaires de Patrick BENQUET intitulée La grande évasion fiscale, 2013 (citée dans le livre et reprenant quelques points mais ça ne vaut évidemment pas la lecture).
- épisode 1 : l'honneur perdu d'une banque (= UBS)
- épisode 2 : la mise à mort du secret bancaire suisse
- épisode 3 : des politiques au-dessous de tout soupçon (= le verrou de Bercy)

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