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Extraits 2017 - Pierre Aulas
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Extraits 2017

Fascinations. (mis en ligne le 15 février 2017)

MICHÉA (Jean-Claude), Notre ennemi le capital, Climats, 2017, pp. 92-96.

Photos de Flaubert et George Sand.

C'est sans doute chez Flaubert que l'on trouve l'un des premiers signes de cette fascination pour les « minorités » qui figure, de nos jours, au cœur de toutes les constructions politiques de la gauche libérale. « Je me suis pâmé il y a huit jours – écrit-il ainsi dans une lettre à George Sand de mai 1867 – devant un campement de bohémiens qui s'étaient établis à Rouen […]. L'admirable, c'est qu'ils excitaient la haine des bourgeois, bien qu'inoffensifs comme des moutons […]. Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de très complexe. On la retrouve chez tous les gens d'ordre. C'est la haine qu'on porte au bédouin, à l'hérétique, au philosophe, au solitaire et au poète, et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m'exaspère. » Cette sollicitude libérale [a] pour les minorités (en elle-même, naturellement justifiée) s'accompagne toujours chez Flaubert, d'un mépris et d'une haine encore plus marquée à l'endroit des classes populaires. « Que le peuple est stupide ! – écrit-il par exemple à son ami Louis Ménard – C'est une éternelle race d'esclaves qui ne peut vivre sans bât et sans joug. Aussi ne sera-ce pas pour lui que nous combattons encore, mais pour notre idéal sacré. Qu'il crève donc de faim et de froid ! » (Lettre du 30 avril 1848.) L'attitude ultérieure de Flaubert devant la Commune de Paris ne saurait donc surprendre : « Je trouve – écrira-t-il à Georges Sand quelques mois seulement après la répression de l'insurrection parisienne – qu'on aurait dû condamner aux galères toute la Commune et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats » (lettre d'octobre 1871) [b]. Comme on le voit, il n'existe donc aucune contradiction de principe, dans une perspective libérale, entre la sympathie qu'elle oblige à afficher en toutes circonstances pour les « minorités » ou les « marginaux » – bonne conscience oblige – et le profond mépris qu'elle implique, par ailleurs, pour l'immense majorité des classes populaires (ce troupeau informe de « Beaufs », « Deschiens », « Bidochons », et autres « Dupont-Lajoie », par nature réfractaire au « cercle de la Raison ») [c]. Voilà qui éclaire un peu plus la singulière psychologie de l'intellectuel de gauche moderne (lequel n'a même plus l'excuse du génie littéraire de Flaubert).

[a] « Imaginez que dans chaque commune, il y ait un seul bourgeois, un seul, ayant lu Bastiat et que ce bourgeois-là soit respecté : les choses changeraient » (Lettre à George Sand du 5 octobre 1871). Bastiat était alors, selon le mot de Marx, « le représentant le plus plat, partant le plus réussi, de l'économie apologétique » (c'est-à-dire libérale).
[b] Sur ces curieuses connivences entre l'intellectuel libéral de gauche du XIXe siècle (Flaubert est évidemment tout sauf un cas isolé) et celui d'aujourd'hui, on lira le remarquable essai de Paul Lidsky, Les écrivains contre la Commune, Maspero, 1970 (rééd. La Découverte, 2010). Sous ce rapport, il ne fait aucun doute que l'image des classes populaires qui a fini par devenir dominante, depuis la contre-révolution des années 1980, dans l'intelligentsia libérale de gauche et ses « sociologues » d'État (la « France moisie » de Philippe Sollers) doit infiniment plus à Hippolyte Taine et Gustave Le Bon qu'à Victor Hugo ou Jules Michelet.
[c] On songe à la formule provocatrice d'Aymeric Patricot dans son livre Les petits blancs (Éditions Plein Jour, 2013) : « Trop pauvres pour intéresser la droite, trop blancs pour intéresser la gauche. »

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L'avant 18 juin. (mis en ligne le 22 janvier 2017)

PEYREFITTE (Alain), C'était de Gaulle, tome 1, Fayard, « Livre de Poche », 1994, pp. 35-37.

De Gaulle, chef de char, parle avec le président Lebrun.

Retour de Cherbourg en Caravelle, 17 mars 1967.
AP : « Pourquoi parle-t-on toujours de votre appel du 18 Juin, et jamais de votre appel de mai, après Montcornet, qui était encore plus prémonitoire ?
GdG. — Ce n'était pas un appel, c'était une interview, comme on dit.
AP. — Dans mon souvenir, c'était le même ton, le même thème : "Nous avons reculé devant les chars et les avions, un jour nous l'emporterons avec davantage de chars et d'avions." N'avez-vous pas gardé le texte ?
GdG. — Je ne sais pas si on l'a conservé… Ce qui est vrai, c'est que, dans la confusion générale, le devoir m'est apparu, alors, clair comme la lumière du jour. J'ai été submergé par la fureur devant le désastre. Penser que tout ça n'était dû qu'à l'aveuglement de nos gouvernements et de nos grands chefs militaires ! Tandis qu'un peu de clairvoyance nous aurait épargné la défaite – et même la guerre !
« Une maigre division blindée, formée à la hâte, sans encadrement et sans entraînement, venait de retourner la débâcle en succès sur un point du front. Oui ! Nous aurions pu gagner la bataille. Nous aurions même évité la guerre, si nous avions disposé de cet instrument au moment de la remilitarisation par Hitler de la rive gauche du Rhin ! C'était trop bête ! C'est à Montcornet que j'ai forgé ma résolution. »

J'ai conté dans une revue d'histoire, en 1974, l'émotion que j'avais ressentie en entendant la harangue de mai 40, sur les traces de laquelle je poursuivais depuis longtemps une vaine quête. Il a fallu encore onze ans pour que deux chercheurs tenaces réussissent en 1985 à retrouver les témoins de l'enregistrement et à en établir le texte. Le 18 Juin avait bien été préfiguré, dans des termes très voisins, par le colonel de Gaulle, le 21 mai, à Savigny-sur-Ardres, à la requêtes des services de propagande du Grand Quartier Général. Le voici, tel qu'il a été reconstitué :

« C'est la guerre mécanique qui a commencé le 10 mai. En l'air et sur la terre, l'engin mécanique – avion ou char – est l'élément principal de la force.
« L'ennemi a remporté sur nous un avantage initial. Pourquoi ? Uniquement parce qu'il a plus tôt et plus complètement que nous mis à profit cette vérité.
« Ses succès lui viennent de ses divisions blindées et de son aviation de bombardement, pas d'autre chose.
« Eh bien ! nos succès de demain et notre victoire, oui, notre victoire, nous viendront un jour de nos divisions cuirassées et de notre aviation d'attaque. Il y a des signes précurseurs de cette victoire mécanique de la France.
« Le chef qui vous parle a l'honneur de commander une division cuirassée française. Cette division vient de combattre durement ; eh bien ! on peut dire très simplement, très gravement – sans nulle vantardise – que cette division a dominé le champ de bataille de la première à la dernière heure du combat.
« Tous ceux qui y servent, général aussi bien que le plus simple de ses troupiers, ont retiré de cette expérience une confiance absolue dans la puissance d'un tel instrument.
« C'est cela qu'il nous faut pour vaincre.
« Grâce à cela, nous avons déjà vaincu sur un point de la ligne.
« Grâce à cela, un jour nous vaincrons sur toute la ligne. »

On dirait le brouillon du célèbre appel. Il suffisait d'y ajouter, après la demande d'armistice : « Cette guerre est une guerre mondiale ; moi, général de Gaulle, j'appelle à la résistance. » Comme il est étrange qu'il soit passé inaperçu !

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Apprenti dictateur. (mis en ligne le 10 janvier 2017)

MÉROT (Pierre), Toute la noirceur du monde, Flammarion, 2013, pp. 97-98.

Un prof fait cours allongé dans un hamac.

Les élèves n'ont pas été content de me revoir, à part Oumar et quelques autres. Remarquez, moi non plus. Ils pensaient peut-être qu'après Étienne, ils n'auraient plus de professeur et qu'on leur ficherait la paix. D'emblée, j'ai dit :
— Je ne reste que quelques jours.
Il y a eu une onde de joie bruyante, ils ont sorti leur emploi du temps et commenté entre eux les heures de liberté que mon absence produirait. J'ai gueulé :
— Fermez-la !
Ils ont été surpris, d'habitude je ne crie pas, je les manipule fermement mais doucement. Le silence est revenu. Oumar a souri, visiblement ravi. Oumar est la risée de la classe, non seulement à cause de sa laideur – chétif, couvert de boutons, une barbe pelée, des cheveux crépus, des sourcils énormes, un appareil dentaire, une voix nasale et bêlante, toujours un anorak bleu, une chemise blanche usée et des chaussures noires de curé –, mais surtout en raison de sa folie et de ses positions politiques. Son père tient une petite épicerie. Le soir, Oumar le remplace. Le matin, il a les yeux cernés. Moi, je l'aime bien, c'est un ovni et, contrairement à ses camarades, il suit l'actualité et possède une vraie culture. Certes, elle est un peu spéciale. Il veut devenir dictateur. Sur sa trousse, il a collé les portraits de ses idoles en uniformes : Kadhafi, Saddam Hussein, Hitler, Bokassa Ier, etc. En cours, il parle souvent tout seul, on l'entend marmonner des choses comme : « Cette pute !… » « Je suis le grand empereur Oumar Ier ! » « Il est juif ou quoi ?… » « Ces misérables esclaves ! » « Je vais les exterminer, moi, le puissant chef ! », etc. Ou bien il dessine des croix gammées, des territoires imaginaires. Quand il lève la main pour répondre à une question pourtant philosophique, il arrive toujours, avec son sourire niais et fou à placer une allusion aux « impérialistes américains ». Il n'a aucun camarade. Ça ne m'étonnerait pas qu'il débarque armé, un jour. (…)
— En attendant le retour de mon remplaçant – j'ai gloussé –, vous faites ce que vous voulez, mais en silence !
Et j'ai ouvert un journal.

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La météo tout de même… ça compte !… (mis en ligne le 3 janvier 2017)

CÉLINE (Louis-Ferdinand), Mort à crédit, Gallimard, coll. « Folio », 1999 (orig. 1936).

Un médecin examine un malade.

Gustin Sabayot, sans lui faire de tort, je peux bien répéter quand même qu'il s'arrachait pas les cheveux à propos des diagnostics. C'est sur les nuages qu'il s'orientait.
En quittant de chez lui il regardait d'abord tout en haut : « Ferdinand qu'il me faisait, aujourd'hui ça sera sûrement des rhumatismes ! Cent sous ! »… Il lisait tout ça dans le ciel. Il se trompait jamais de beaucoup puisqu'il connaissait à fond la température et les tempéraments divers.
– Ah ! voilà un coup de canicule après les fraîcheurs ! Retiens ! C'est du calomel tu peux le dire déjà ! La jaunisse est au fond de l'air ! Le vent a tourné… Nord sur l'Ouest ! Froid sur Averse !… C'est de la bronchite pendant quinze jours ! C'est même pas la peine qu'ils se dépiautent !… Si c'est moi qui commandais, je ferai les ordonnances dans mon lit !… Au fond Ferdinand, dès qu'ils viennent c'est des bavardages !… Pour ceux qui en font commerce encore ça s'explique… mais nous autres ?… au Mois ?… À quoi ça rime ?… je les soignerais moi sans les voir tiens les pilons ! D'ici même ! Ils en étoufferont ni plus ni moins ! Ils vomiront pas davantage, ils seront pas moins jaunes, ni moins rouges, ni moins pâles, ni moins cons… C'est la vie !… Pour avoir raison Gustin, il avait vraiment raison.
– Tu les crois malades ?… Ça gémit… ça rote… ça titube… ça pustule… Tu veux vider ta salle d'attente ? Instantanément ? même de ceux qui s'en étranglent à se ramoner les glaviots ?… Propose un coup de cinéma !… un apéro gratuit en face !… tu vas voir combien qu'il t'en reste… S'ils viennent te relancer c'est d'abord parce qu'ils s'emmerdent. T'en vois pas un la veille des fêtes… Aux malheureux, retiens mon avis, c'est l'occupation qui manque, pas la santé… Ce qu'ils veulent c'est que tu les distrayes, les émoustilles, les intrigues avec leurs renvois… leurs gaz… leurs craquements… que tu leur découvres des rapports… des fièvres… dse gargouillages… des inédits !… Que tu t'étendes… que tu te passionnes… C'est pour ça que t'as des diplômes… Ah ! s'amuser avec sa mort tout pendant qu'il la fabrique, ça c'est tout l'Homme, Ferdinand ! Ils la garderont leur chaude-pisse, leur vérole, tous leurs tubercules. Ils en ont besoin ! Et leur vessie bien baveuse, le rectum en feu, tout ça n'a pas d'importance ! Mais si tu te donnes assez de mal, si tu sais les passionner, ils t'attendront pour mourir, c'est ta récompense ! Ils te relanceront jusqu'au bout. Quand la pluie revenait un coup entre les cheminée de l'usine électrique : « Ferdinand ! qu'il m'annonçait, voilà les sciatiques !… S'il en vient pas dix aujourd'hui, je peux rendre mon papelard au Doyen ! » Mais quand la suie rabattait vers nous de l'Est, qu'est le versant le plus sec, par-dessus les fours Bitronnelle, il s'écrasait une suie sur le nez : « Je veux être enculé ! tu m'entends ! si cette nuit même les pleurétiques crachent par leurs caillots ! Merde à Dieu !… Je serai encore réveillé vingt fois !… »
Des soirs il simplifiait tout. Il montait sur l'escabeau devant la colossale armoire aux échantillons. C'était la distribution directe-gratuite et pas solennelle de la pharmacie…
 Vous avez des palpitations ? vous l'Haricot vert ? qu'il demandait à la miteuse. – J'en ai pas !… – Vous avez pas des aigreurs ?… Et des pertes ?… – Si ! un petit peu… – Alors prenez de ça où je pense… dans deux litres d'eau… ça vous fera un bien énorme !… Et les jointures ? Elles vous font mal !… Vous avez pas d'hémorroïdes ? Et à la selle on y va ?… Voilà des suppositoires Pepet !… Des vers aussi ? Avez remarqué ?… Tenez vingt-cinq gouttes miroboles… Au coucher !…
Il proposait tous ses rayons… Y en avait pour tous les dérèglements, toutes les diathèses et les manies… Un malade c'est horriblement cupide. Du moment qu'il peut se jeter une saloperie dans le cornet il en demande pas davantage il est content de se trisser, il a grand-peur qu'on le rappelle.
Au coup du cadeau je l'ai vu moi, Gustin, rétrécir à dix minutes des consultations qu'auraient duré au moins deux heures avec des précautions.

Écouter l'interprétation de Luchini en 1988 :

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Polar rural. (mis en ligne le 2 janvier 2017)

MINVILLE (Benoît), Rural noir, Gallimard, coll. « Série noire », 2016, pp. 13-14.

Rue principale de Tamnay-en-Bazois.

Romain allait bientôt arriver à l'arrêt de bus de Tamnay-en-Bazois.
Les paysages familiers avaient défilé depuis la gare de Nevers sur cette route empruntée mille fois.
Paysages ruraux baignés dans le calme de la fin d'après-midi.
Dix ans qu'il était parti.
Il fut tout de suite assailli de souvenirs.
Il balança son sac sur son épaule, respira profondément.
Le car reprit sa marche. En ligne de mire, il eut cette vision de la commune figée dans le calme. Le bourg fendu en deux par l'asphalte s'étendait des deux côté de la départementale et se mêlait à la nature.
Rien n'avait changé :
À côté de la vieille gare de treillage (sic), la sellerie abandonnée était gagnée par la rouille et son toit en ardoise menaçait de s'effondrer. Deux poteries construites dans d'anciens corps de ferme étaient ouvertes. Une seule voiture était garée sur les places de stationnement. Il traversa la voie de chemin de fer désaffectée qui leur avait si souvent servi à partir en virée et à rentrer chez eux, à son frère et lui. Plus bas, le lavoir était toujours fleuri, à quelques mètres de l'auberge des parents de Vlad, aujourd'hui fermée.
Il remarqua qu'un café sur les trois existants avait survécu.
Monopole des gosiers et de l'animation locale. Un écriteau « Bienvenue » avec sa peinture écaillée invitait à pousser la porte et à affronter les regards des enracinés.
À deux pas, le cellier encore en activité, celui où il allait toujurs chercher le vin de table du père, tout en s'octroyant une ou deux gorgées.
Un tracteur passa à ses côtés et, dans un réflexe conditionné, il le salua d'une main levée. Il se savait déjà sous le regard de quelques habitants cachés derrière leurs rideaux. Impossible pour eux de reconnaître dans cet homme aux cheveux ras, vêtu de jean des pieds à la tête, le jeune Romain « de Mouligny », le gamin qui vivait sourire aux lèvres dès qu'il n'était pas obligé de rester assis dans une salle de classe.
Avant de retrouver son frère, il décida d'arpenter le village. Il découvrit (…) la petite place du marché entourée de bâtisses baignées dans le calme, avec sa cabine téléphonique. De là, il avança le long de la rivière, mains dans les poches. Le niveau était bas, de quoi passer des heures la ligne dans l'eau sans la moindre touche. Un hiver de grand froid, ils s'étaient amusés à patiner dessus.
Le clapotis était reposant. Un vol de tourterelles quitta un bosquet derrière lequel s'élançait un champ occupé par un troupeau de charolais.
Pas mal de panneaux « À vendre », des volets clos.
Il eut alors ce sentiment de se sentir de nouveau chez lui.

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Témoignage de première main. (mis en ligne le 2 janvier 2017)

GEFFROY (Stéphane), À l'abattoir, Seuil, coll. « raconter sa vie », 2016, pp. 23-25.

Témoignage passionnant d'une personne dans le métier depuis 25 ans.

Rembrandt, Le bœuf écorché, Louvre, 1655.

La tuerie, c'est un monde à part. Dans la boîte, on est tous habitués à prononcer ce mot de manière banale. Mais quand on l'emploie devant des personnes extérieures, des amis ou des gens qu'on rencontre, on voie bien que ça les effraie. Il leur fait froid dans le dos et leur évoque des images insupportables. Et on les comprend ! Peu de personnes rentrent à la tuerie sans que ce soit pour elles un choc. D'ailleurs, ce n'est pas un endroit qui se visite. Et il est interdit d'y prendre des photos, comme si tout ce qui s'y passait devait rester secret. C'est pourtant là que les bêtes sont transformées en nourriture pour les hommes. Les plus grosses à Liffré : des bœufs, et aussi parfois des taureaux. Les veaux, les porcs, les moutons sont eux traités à Vitré ou à Trémorel, les deux autres établissements du groupe.
Être affecté à la tuerie, c'est d'abord devoir travailler à la chaîne. Une trentaine de postes s'y succèdent, de la mise à mort de l'animal arrivé sur pied à la sortie de carcasses dégraissées prêtes à partir directement en boucherie ou à être découpées en morceaux à l'atelier de désossage. La dénomination technique de ces opérations est parlante : anesthésie des bovins, affalage, saignée, découpage des cornes et des sabots, tranchée des museaux, parfente arrière, ablation des têtes, dépouille des têtes, ablation des langues, dépouille des langues, dépouille des flancs, des globes, de la poitrine, émoussage des avants et des arrières, éviscération abdominale et éviscération thoracique, dégraissage interne, finition du sternum, fente d'ensemble, parage des saignées, aspiration de la dure-mère, finitions. Le travail se fait en quelques grandes étapes : les bœufs sont suspendus par une patte à un crochet après avoir été tués, puis les têtes et les sabots sont coupés après la saignée, ensuite le cuir est enlevé, la bête vidée et dégraissée, avant que la carcasse soit sciée en suivant la colonne vertébrale, le tout finissant avec deux grands quartiers prêts à être envoyés en boucherie ou détaillés sur place. Dans ce processus de transformation, presque rien n'est perdu. Les poumons seront utilisés pour la fabrication des croquettes pour chats et chiens ; une fois bien dégraissé, le cartilage de la trachée fera le bonheur des Chinois et des Japonais ; réduits en poudre, les cornes et les sabots se retrouveront dans les plaquettes de frein ; très moussante, la bile sera vendue aux fabricants de shampoing ; les laboratoires pharmaceutiques s'arracheront les calculs trouvés dans les vessies ; sans parler bien sûr du cuir ou du gras aux multiples usages. Quand on y pense, on a l'impression d'être au cœur du monde. Il y a partout des traces de notre boulot, alors que nous sommes enfermés entre les quatre murs de notre petit abattoir du pays breton. Ça veut dire aussi qu'on fait quelque chose d'important et d'utile à tout le monde.

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