Ce remarquable ouvrage est rempli d'aperçus nouveaux autant que philosophiques. Il est, à la fois, instructif et moralisateur.
Instructif, parce qu'à chaque pas le lecteur est invité à fouler les plates-bandes de la science pure et à en extraire une masse de conséquences pratiques et variées, si tant est qu'il soit possible d'extraire une conséquence d'une plate-bande !
Moralisateur, parce que les nombreux séjours de notre héros sur la paille humide des geôles prouvent, jusqu'à l'évidence, qu'il est sage d'avoir la plus grande déférence pour les réglements en général et pour ceux qui sont contradictoires en particulier. Ils montrent aussi combien il est prudent de témoigner le respect le plus profond à tous ceux qui détiennent une part d'autorité, depuis le pygmée jusqu'au géant, du ciron jusqu'à la baleine, du roitelet à l'aigle, du Ministre à Monsieur le concierge.
Une morale saine se dérage également de l'exemple douloureux du chien Sphéroide qui mourut bien malheureusement, à la fleur de son âge mûr, victime de ses appétits déréglés.
Sur ce, vivez joyeux !
Comment Zéphyrin Brioché ayant reçu une excellente éducation devint, sous le nom de savant Cosinus, effroyablement distrait.
C'est le 1er janvier, à minuit une seconde sexagésimale de temps moyen que le jeune Brioché poussa ses premiers vagissements. À son baptême, il reçut les noms harmonieux de Pancrace, Eusèbe, Zéphyrin, ce dont il parut se soucier comme un cloporte d'un ophicléide.
Consultée à son sujet, une somnambule extralucide, phrénologue distinguée, pédicure de nombreuses têtes couronnées, lui découvrit la bosse du mouvement perpétuel. D'où elle conclut logiquement qu'il serait un grand voyageur ou un grand mathématicien, à moins qu'il ne fut affligé de la danse de Saint-Guy.
Conformément à la prédiction de la somnambule, Zéphyrin montra, dès sa plus tendre enfance, des dispositions étonnantes pour les sciences expérimentales. Livré à lui-même, il s'ingéniait avec beaucoup de persévérance à résoudre les problèmes les plus compliqués.
À deux ans, il était déjà de première force sur l'addition, opération arithmétique dont il avait, sans l'aide de personne, découvert des applications culinaires fort ingénieuses, mais pour lesquelles la cuisinière, esprit borné, n'avait pas toute l'admiration qu'elles méritaient.
Mais l'opération pour laquelle il se sentait vraiment doué, c'était la soustraction, qu'il exécutait avec une sûreté de main tout à fait digne d'éloges, dans l'armoire aux confitures de madame sa mère qui avait parfois le mauvais goût d'en témoigner quelque mécontentement.
Sur les bancs du collège, Zéphyrin, absorbé comme doivent l'être tous les grands génies, appliqua avec persévérance un système de son invention pour la multiplication des taches d'encre. Encore un système qui ne reçut pas l'approbation de madame sa mère.
Ce n'est point tout encore : d'humeur batailleuse, Zéphyrin ne manquait pas une occasion d'opérer sur le nez ou l'œil de l'un de ses amis les plus intimes la multiplication des coups de poing. C'est ce qu'il appelait évangéliquement « la multiplication des pains ».
Or, ces multiplications étant généralement suivies de divisions, M. Brioché père appliquait, sans hésitation, à son fils la régle des compensations proportionnelles, seule opération arithmétique pour laquelle Zéphyrin ne se soit jamais senti la moindre disposition.
Après quoi, Mme Brioché mère, se voyait dans la nécessité d'employer la méthode des substitutions ou remplacements, toute désignée en pareil cas. On comprend qu'une éducation aussi mathématique ait porté ses fruits.
Aussi, dans le cours de ses études, le jeune Zéphyrin obtint-il de brillants succès scientifiques ! « Sic itur ad astra », lui disait chaque année l'homme éminent qui présidait la distribution des prix. — « Oui, m'sieu », répondait Zéphyrin qui, épris de sciences exactes, n'avait rien compris à cette citation littéraire.
En attendant qu'il aille ad astra, Zéphyrin est allé à Polytechnique, « la première École du monde », comme chacun sait. Il est bon de remarquer que chaque École est considérée comme la première du monde par tous ceux qui en sont sortis.
Puis il devint, sous le nom du docteur Cosinus, un monsieur excessivement savant, mais très distrait et qui ne manquait jamais, lorsqu'il faisait son cours d'Astronomie théorique à l'École des tabacs et télégraphes, de prendre son mouchoir pour le torchon, et réciproquement.
Il fit mieux, un soir qu'il devait conduire deux parentes au bal. À dix heures, une de ces dames ayant paru : « Mon cousin, dit-elle, il est temps. » Mais Zéphyrin, dont les regards ont rencontré l'ébauche d'un intéressant problème, répond : « Partez devant ! Vous ne serez pas au pont Neuf que je vous aurai déjà rattrapées. »
Ces dames ayant préféré attendre, à dix heures et demi, la seconde parente est envoyée en reconnaissance : « Mon cousin Zéphyrin !… — Quoi ? — Il est temps de partir ! — Eh bien ! mais partez toujours, je vous dis que… + b2 x y2… vous ne serez pas au pont Neuf… égale zéro… que je vous aurai déjà rattrapées. »
À minuit, Zéphyrin qui a trop chaud retire le superflu pour ne conserver que le nécessaire.
Ces dames, après avoir fait plusieurs tentatives infructueuses pour mobiliser leur cousin et l'arracher à ses calculs, on prit le parti de se passer de garde du corps.
À minuit trente-cinq, Zéphyrin plie soigneusement le torchon sur une chaise, tout en se parlant à lui-même : « D'où je tire évidement, dit-il, la valeur de l'angle A. »
Puis il essuie consciencieusement le tableau avec son nouvel habit : « Il s'agit maintenant, dit-il, de trouver le rapport de cosinus B à sinus D. »
À trois heures et demi, le docteur découvre la valeur de x, l'inconnue cherchée ; ce qui lui cause une joie sans mélange. – Nous prions les esprits superficiels de s'abstenir de toute réflexion sur la valeur de x, et de ne point prétendre que Zéphyrin a beaucoup travaillé pour peu de chose.
À quatre heures, ces dames reviennent du bal et, fort inquiètes, font irruption dans le cabinet de Zéphyrin. Alors, du sein d'un épais nuage de craie s'élève une voix : « Dieu ! que les femmes sont entêtées ! Allez donc toujours, puisque je vous dis que vous ne serez pas au pont Neuf que je vous aurai déjà rattrapées ! »