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Extraits 2004 - Pierre Aulas
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Apologie pour l'histoire
Knock
Don Camillo
La laideur se vend mal
Bleu bleu noir
Sur les probabilités
Terre des hommes
Art de la couleur
Les fourmis
La pratique de l'art
Et on tuera tous les affreux
Mort dans l'après-midi
Don Quichotte
La Commedia des ratés

Extraits 2004

La note de bas de page (mis en ligne le 14 juillet 2004) :

BLOCH (Marc), Apologie pour l'histoire ou métier d'historien, 1ère éd. 1946.

Note de bas de page

Les marges inférieures des pages exercent sur beaucoup d’érudits une attraction qui touche au vertige. Il est sûrement absurde d’en encombrer les blancs, comme ils le font, de renvois bibliographiques qu’une liste, dressée en tête du volume, eût, pour la plupart, épargnés ; ou pis encore, d’y relé­guer, par pure paresse, de longs développements dont la place était mar­quée dans le corps même de l’exposé : en sorte que le plus utile de ces ouvrages, c’est souvent à la cave qu’il le faut chercher. Mais lorsque certains lecteurs se plaignent que la moindre ligne, faisant cavalier seul au bas du texte, leur brouille la cervelle, lorsque certains éditeurs préten­dent que leurs chalands, sans doute moins hypersensibles en réalité qu’ils ne veulent bien les peindre, souffrent le martyre à la vue de toute feuille ainsi déshonorée, ces délicats prouvent simplement leur imperméabilité aux plus élémentaires préceptes d’une morale de l’intelligence. Car, hors des libres jeux de la fantaisie, une affirmation n’a le droit de se produire qu’à la condition de pouvoir être vérifiée ; et pour un historien, s’il emploie un document, en indiquer le plus brièvement possible la provenance, c’est-à-dire le moyen de le retrouver, équivaut sans plus à se soumettre à une règle universelle de probité. Empoisonnée de dogmes et de mythes, notre opinion, même la moins ennemie des lumières, a perdu jusqu’au goût du contrôle. Le jour où, ayant pris soin d’abord de ne pas la rebuter par un oiseux pédantisme, nous aurons réussi à la persuader de mesurer la valeur d’une connaissance sur son empressement à tendre le cou d’avance à la réfutation, les forces de la raison remporteront une de leurs plus éclatantes victoires. C’est à la préparer que travaillent nos humbles notes, nos petites références tatillonnes que moquent aujourd’hui, sans les comprendre, tant de beaux esprits.

NOTA-BENE : le texte complet est disponible sur le site de l'université de Chicoutimi (Québec). Bien que le texte ait été tapé par un français, nous vous rappelons que les droits d'auteurs en France courent sur 70 ans après la mort de l'auteur contre 50 au Canada. Si vous êtes français, vous n'avez donc pas le droit d'accéder à ce texte avant 2014, même via internet.

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La médecine est souveraine. (diffusé le 13 juillet 2004) :

ROMAIN (Jules), Knock, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1980, orig. 1924, pp. 137-139.

La vie est une maladie mortelle, surtout vers la fin.

Knock – (Il remonte vers le fond de la scène et s'approche d'une fenêtre.)
Regardez un peu ici, docteur Parpalaid. Vous connaissez la vue qu'on a de cette fenêtre. Entre deux parties de billard, jadis, vous n'avez pu manquer d'y prendre garde. Tout là-bas, le mont Aligre marque les bornes du canton. Les villages de Mesclat et de Trébures s'aperçoivent à gauche ; et si, de ce côté, les maisons de Saint-Maurice ne faisaient pas une espèce de renflement, c'est tous les hameaux de la vallée que nous aurions en enfilade. Mais vous n'avez du saisir là que ces beautés naturelles, dont vous êtes friand. C'est un paysage rude, à peine humain, que vous contempliez. Aujourd'hui, je vous le donne tout imprégné de médecine, animé et parcouru par le feu souterrain de notre art. La première fois que je me suis planté ici, au lendemain de mon arrivée, je n'étais pas trop fier ; je sentais que ma présence ne pesait pas lourd. Ce vaste terroir se passait insolemment de moi et de mes pareils. Mais maintenant, j'ai autant d'aise à me trouver ici qu'à son clavier l'organiste des grandes orgues. Dans deux cent cinquante de ces maisons – il s'en faut que nous les voyions toutes à cause de l'éloignement et des feuillages – il y a deux cent cinquante chambres où quelqu'un confesse la médecine, deux cent cinquante lits où un corps étendu témoigne que la vie a un sens, et grâce à moi un sens médical. La nuit, c'est encore plus beau, car il y a les lumières. Et presque toutes les lumières sont à moi. Les non-malades dorment dans les ténèbres. Ils sont supprimés. Mais les malades ont gardé leur veilleuse ou leur lampe. Tout ce qui reste en marge de la médecine, la nuit m'en débarrasse, m'en dérobe l'agacement et le défi. Le canton fait place à une sorte de firmament dont je suis le créateur continuel. Et je ne vous parle pas des cloches. Songez que pour tout ce monde, leur premier office est de rappeler mes prescriptions ; qu'elles sont la voix de mes ordonnances. Songez que dans quelques instants, il va sonner dix heures, que pour tous mes malades, dix heures, c'est la deuxième prise de température rectale, et que, dans quelques instants, deux cent cinquante thermomètres vont pénétrer à la fois…

Écouter l'interprétation de Louis Jouvet :



Écouter l'interprétation de Lucchini :

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L'anti-tour de France (diffusé le 9 juillet 2004) :

GUARESCHI (Giovanni), Le petit monde de Don Camillo, 1948 (extrait tiré d'une photocopie), avec mes chaleureux remerciements à Mayya qui m'a fait découvrir ce morceau d'anthologie.

La vraie bicyclette

Il y a vraiment de quoi rire quand on voit les bicyclettes des villes, ces outils scintillants de métaux extraordinaires, avec installation électrique, changement de vitesse, porte-bagage breveté, carter, compteur et autres fantaisies. Ce ne sont pas des bicyclettes mais des jouets pour amuser les jambes. La vraie bicyclette doit peser au moins trente kilos et ne conserver que quelques traces de vernis. Et puis, pour commencer par le commencement, la vraie bicyclette ne doit avoir qu'une pédale. De l'autre pédale, il ne doit subsister que le moignon, lequel, poli par la semelle du soulier, brille comme un soleil et constitue le seul point brillant de l'organisme.

Le guidon, dépourvu de poignées, ne doit pas être stupidement perpendiculaire au plan de la roue, mais déporté vers la droite ou la gauche d'au moins 12°. La vraie bicyclette n'a pas de pare-boue postérieur ; elle n'a que l'antérieur au bout duquel doit se balancer un bon morceau de pneu d'automobile de caoutchouc, rouge de préférence, pour parer les éclaboussures.

Elle peut avoir aussi le pare-boue postérieur si vraiment le cycliste ne peut accepter de voir son dos se couvrir de boue quand il pleut. Dans ce cas, toutefois, le pare-boue doit être considérablement fendu, afin de permettre au cycliste de freiner à l'américaine, c'est-à-dire en bloquant la roue postérieure avec son arrière-train.

La vraie bicyclette, celle qui peuple les rues du Pays-Bas, n'a pas de frein et ses pneus doivent être éventrés convenablement puis rapiécé avec des morceaux de vieux caoutchouc, de façon de créer dans le tube pneumatique ces excroissances qui permettent aux roues d'assumer un mouvement sautillant plein d'esprit. Alors, la bicyclette rentre véritablement dans le paysage et ne donne pas à penser, même de loin, qu'elle puisse servir de spectacle : ce qui arrive précisément avec les bicyclettes de course qui seraient, au regard des vraies bicyclettes, comme des ballerines de quatre sous, au regard des honnêtes et substantielles femmes d'intérieur.

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Le bon pain (diffusé le 8 juillet 2004) :

LŒWY (Raymond), La laideur se vend mal (Never leave well enough alone), Paris, Gallimard, coll. « Tel », trad. 1963, p. 116.

Le bon pain

Ce qui m'intrigue, c'est le goût des Américains pour le pain fade. Il faut qu'ils l'aiment vraiment puisqu'il s'en vend dans des proportions gigantesques. Y a-t-il rien de plus insipide que le pain standard des usines américaines ? Quelle blancheur, quelle légèreté, quel mœlleux, quel ennui ! Il n'a ni goût, ni parfum, ni texture ; ce n'est pas du pain. Bien entendu, il est fait des ingrédients les plus purs, il est cuit dans des boulangeries prophylactiques, il est vitaminé, homogénéisé, allégé, sucré, enrichi, lacté, cuit à four lent, triplement moulu, craquelé, stérilisé, et ultraviolé. Personnellement j'ai l'impression qu'il pourrait aussi bien être fait d'eau distillée et de poudre de talc. Comme je regrette, alors, le bon pain français, fait d'une farine pas trop raffinée avec sa forte croûte honnête et dorée.

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Tout n'est pas blanc, tout n'est pas noir (diffusé le 7 juillet 2004) :

NEMOURS (Aurélie), Bleu bleu noir, Paris, Melville/Léo Sheer, 2003, p. 33.

Aurélie Nemours

Le blanc-noir propose un désir sans rémission
sans repos sans question sans bonheur sans douleur
sans passion sans sommeil presque sans préférence
autorité du blanc-noir monochrome
clameur du silence
sans durée mélodique
annule le temps

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Du déterminisme… (diffusé le 13 juin 2004) :

LAPLACE (Pierre-Simon de), Essai philosophique sur les probabilités, 1814 (cité par BENASAYAG (Miguel), La fragilité, Paris, La Découverte, coll. « Armillaire », 2004, p. 40).

Pierre Simon de Laplace

Nous devons (…) envisager l'état présent de l'univers comme l'effet de son état antérieur et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome ; rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux.

L'esprit humain offre, dans la perfection qu'il a su donner à l'Astronomie, une faible esquisse de cette intelligence. Ses découvertes en Mécanique et en Géométrie, jointes à celles de la pesanteur universelle, l'ont mis à portée de comprendre dans les mêmes expressions analytiques les états passés et futurs du système du monde. En appliquant la même méthode à quelques autres objets de ses connaissances, il est parvenu à ramener à des lois générales les phénomènes observés et à prévoir ceux que des circonstances données doivent faire éclore. Tous ces efforts dans la recherche de la vérité tendent à le rapprocher sans cesse de l'intelligence que nous venons de concevoir, mais dont il restera toujours infiniment éloigné.

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Une affaire de sens (diffusé le 12 juin 2004) :

SAINT EXUPERY (Antoine), Terre des hommes, VIII, 1, 1939.

Bon sens

La vérité, ce n'est point ce qui se démontre. Si dans ce terrain, et non dans un autre, les orangers développent de solides racines et se chargent de fruits, ce terrain-là c'est la vérité des orangers. Si cette religion, cette culture, si cette échelle des valeurs, si cette forme d'activité et non telles autres favorisent dans l'homme cette plénitude, délivrent en lui un grand seigneur qui s'ignorait, c'est que cette échelle des valeurs, cette culture, cette forme d'activité, sont les vérités de l'homme. La logique ? Qu'elle se débrouille pour rendre compte de la vie.

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Un peu de couleur… (diffusé le 11 juin 2004) :

ITTEN (Johannes), Art de la couleur (Kunst der Farbe, Studienausgabe), Paris, Dessain et Tolra, 2001 (orig. 1961), p. 23.

Cercle chromatique

Un jour de 1928, je dictai des accords de couleurs harmonieux à une classe d'élèves peintres. Ces accords devaient être peints sur des segments de cercle dont la dimension n'était pas fixée a priori. Je n'avais pas encore donné de définitions des couleurs harmonieuses. Après vingt minutes de travail environ, une grande agitation naquit dans la classe. J'en cherchai la raison et je reçus cette réponse : « Nous pensons tous que les accords que vous dictez ne sont pas des compositions harmonieuses. Nous les trouvons désagréable et discordants. »

Je répondis : « C'est bon : que chacun peigne les accords qu'il estime harmonieux et agréables. » La classe se tranquillisa immédiatement et tous s'efforcèrent de me montrer que j'avais eu tort dans le choix de mes accords de couleurs.

Après une heure, je fis étaler sur le sol les travaux obtenus. Chaque élève, selon ses goûts personnels, avait peint sur sa feuille plusieurs accords semblables. Mais toutes les feuilles étaient très différentes les unes des autres. On constata avec étonnement que chacun avait une conception différente des accords de couleurs harmonieux.

Obéissant à une inspiration subite, je pris une des feuilles et demandai à une élève si c'était elle qui avait peint ces accords; elle répondit affirmativement. J'en choisie une seconde, puis une troisième et une quatrième et la plaçai chaque fois devant son auteur. Je dois préciser que, durant l'exécution des travaux, je n'avais pas pénétré dans l'atelier. Je ne pouvais donc pas savoir ce que chacun avait peint.

Puis je fis tenir aux élèves leurs feuilles devant eux, de sorte que l'on puisse voir simultanément leurs visages et leurs accords de couleurs. Au premier mouvement d'étonnement succéda l'hilarité, car tous les élèves percevaient une concordance étrange entre l'expression colorée des visages et les accords de couleurs correspondants. Je conclus cette heure agitée par ces paroles : « Les groupements de couleurs que chacun d'entre vous a réalisés représentent une impression subjective. Ce sont des couleurs subjectives. »

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Ct'e pagaille de débarquement… (diffusé le 6 juin 2004) :

VIAN (Boris), Les fourmis, Paris, Le Terrain Vague, 1965, pp. 7-9.

Mauvaise mine

« On est arrivés ce matin et on n'a pas été bien reçus, car il n'y avait personne sur la plage que des tas de types morts et des tas de morceaux de types, de tanks et de camions démolis. Il venait des balles d'un peu partout et je n'aime pas ce désordre pour le plaisir. On a sauté dans l'eau, mais elle était plus profonde qu'elle n'en avait l'air et j'ai glissé sur une boîte de conserves. Le gars qui était juste derrière moi a eu les trois quarts de la figure emportée par le pruneau qui arrivait, et j'ai gardé la boîte de conserve en souvenir. J'ai mis les morceaux de sa figure dans mon casque et je les lui ai donnés, il est reparti se faire soigner mais il a l'air d'avoir pris un mauvais chemin parce qu'il est entré dans l'eau jusqu'à ce qu'il n'ai plus pied et je ne crois pas qu'il y voie suffisamment au fond pour ne pas se perdre.

J'ai couru ensuite dans le bon sens et je suis arrivé juste pour recevoir une jambe en pleine figure. J'ai essayé d'engueuler le type, mais la mine n'en avait laissé que des morceaux pas pratiques à manœuvrer, alors j'ai ignoré son geste, et j'ai continué.

Dix mètres plus loin, j'ai rejoint trois autres gars qui étaient derrière un bloc de béton et qui tiraient sur un coin de mur, plus haut. Ils étaient en sueur et trempés d'eau et je devais être comme eux, alors je me suis agenouillé et j'ai tiré aussi. Le lieutenant est revenu, il tenait sa tête à deux mains et ça coulait rouge de sa bouche. Il n'avait pas l'air content et il a vite été s'étendre sur le sable, la bouche ouverte et les bras en avant. Il a dû salir le sable pas mal. C'était un des seuls coins qui restaient propres.Mauvaise mine De là notre bateau échoué avait l'air d'abord complètement idiot, et puis il n'a plus même eu l'air d'un bateau quand les deux obus sont tombés dessus. Ça ne m'a pas plu parce qu'il restait encore deux amis dedans, avec les balles reçues en se levant pour sauter. J'ai tapé sur l'épaule des trois qui tiraient avec moi, et je leur ai dit : « Venez, allons-y. » Bien entendu, je les ai fait passer d'abord et j'ai eu le nez creux parce que le premier et le second ont été descendus par les deux autres qui nous canardaient, et il en restait seulement un devant moi, le pauvre vieux, il n'a pas eu de veine, sitôt qu'il s'est débarrassé du plus mauvais, l'autre a juste eu le temps de le tuer avant que je m'occupe de lui.

Ces deux salauds, derrière le coin du mur, ils avaient une mitrailleuse et des tas de cartouches. Je l'ai orientée dans l'autre sens et j'ai appuyé mais j'ai vite arrêté parce que ça me cassait les oreilles et aussi elle venait de s'enrayer. Elles doivent être réglé pour ne pas tirer dans le mauvais sens.

Là j'étais à peu près tranquille. Du haut de la plage, on pouvait profiter de la vue. Sur la mer, ça fumait dans tous les coins et l'eau jaillissait très haut. On voyait aussi les éclairs des salves des gros cuirassés et leurs obus passaient au-dessus de la tête avec un drôle de bruit sourd comme un cylindre de son grave foré dans l'air. (…)

XIV. On repart tout à l'heure. De nouveau, nous sommes tout près du front et des obus se remettent à arriver. Il pleut, il ne fait pas très froid, la jeep marche bien. Nous allons en descendre pour continuer à pied.

Il paraît que ça commence à sentir la fin. Je ne sais pas à quoi ils voient ça, mais je voudrais tâcher de m'en sortir le plus commodément possible. Il y a encore des coins où on se fait accrocher dur. On ne peut pas prévoir comment ça va être.

Dans quinze jours, j'ai une nouvelle permission et j'ai écrit Jacqueline de m'attendre. J'ai peut-être eu tort de le faire, il ne faut pas se laisser prendre.Mauvaise mine

XV. Je suis toujours debout sur la mine. Nous étions partis ce matin en patrouille et je marchais le dernier comme d'habitude, ils sont tous passés à côté, mais j'ai senti le déclic sous mon pied et je me suis arrêté net. Elles n'éclatent que quand on retire son pied. J'ai lancé aux autres ce que j'avais dans mes poches et je leur ai dit de s'en aller. Je suis tout seul. Je devais attendre qu'ils reviennent, mais je leur ai dit de ne pas revenir, et je pourrai essayer de me jeter à plat ventre, mais j'ai horreur de vivre sans jambe… Je n'ai gardé que mon carnet et le crayon. Je vais les lancer avant de changer de jambe et il faut absolument que je le fasse parce que j'ai assez de la guerre et parce qu'il me vient des fourmis. »

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Et l'art dans tout cela… (diffusé le 18 mars 2004) :

TAPIES (Antoni), La pratique de l'art, La tradition et ses ennemis, Barcelone, 1971, Paris, Gallimard, coll. « Folio/Essais », 1974, pp. 117-118, trad. Edmond Raillard.

œuvre d'Antoni Tapies

Le plus surprenant de l'esthétique élaborée alors en Extrême-Orient par des poètes, des musiciens, des peintres, des calligraphes, des philosophes, des mystiques et des hommes d'État, et dont notre esthétique actuelle a subi une influence réelle, le fait le plus surprenant est de concevoir l'art comme un comportement total, engageant jusqu'aux moindres détails de la vie quotidienne. Selon cette conception, l'art n'a pas le monopole des rapports aux choses sur le plan élevé de l'activité spirituelle : toutes les activités professionnelles – de la peinture au jardinage, de la poésie à la céramique, de la calligraphie à la médecine, de la musique à l'architecture, de la sculpture à la politique, et ce qui nous étonne davantage encore jusqu'aux tâches considérées en Occident comme modestes ou inférieures – doivent participer d'un art de vivre plus général.
Ainsi l'on peut parler d'un art de balayer, de faire la vaisselle, de composer un bouquet, de jouer, et même (nous sommes loin de la " trivialité " qui durant des siècles a dominé l'Occident), d'un art de faire l'amour. Toutes ces activités, considérées avec une véritable sagesse, sont haussées dans l'échelle des valeurs a un degré beaucoup plus élevé que celui de la fausse dignité que revêtent dans notre société tant d'activités, tant de prestiges ostentatoires.

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La journée de la femme (diffusé le 8 mars 2004) :

VERNON (Sullivan) alias Boris VIAN, Et on tuera tous les affreux, Paris, Eric Losfeld, 1965, pp. 216-218.

Botticelli amélioré

Mike me prend par le bras.
— Venez, Rock, dit-il. Notre place n'est pas ici. Allons perdre quelques kilos et devenir tout mous et tout vilains… Dans l'état actuel des choses, nous n'avons plus aucune chance avec les femmes. (…)
Nous marchons en silence et Mike secoue la tête, désolé.
— C'est pas une vie, dit-il. Schutz à raison, à bas les affreux, ils prennent tout.
— Votre point de vue est faussé, Mike, dis-je. Vous êtes là au milieu de déesses qui couchent toute la journée avec des types aussi beaux que vous… Elles en ont marre…
— D'ailleurs, conclut-il, moi aussi, j'en ai marre. Elles sont trop parfaites… (…) J'en ai marre !
Il s'est arrêté. Sa colère éclate d'un coup.
— Les femmes sont des salopes ! Vous vous cassez le cul pour vous faire des muscles, pour être un beau gars, pour avoir l'air propre, pour ne pas puer de la gueule, pour marcher droit, pour ne pas incommoder vos voisins avec vos pieds, pour être sain et bien bâti… et le premier mal foutu qu'elles trouvent, elles lui sautent sur le râble et le violent avant même d'avoir vu qu'il a, en plus, un râtelier et les poumons en passoire. C'est dégueulasse. C'est abusif. C'est injuste, c'est immérité et c'est inadmissible…
Nous arrivons sur la plage. La vedette grise du torpilleur nous attend.
— Montez, dit Gilbert. Sitôt que mes hommes seront revenus, nous appareillerons pour Los Angeles… et là, je vous promets des surprises.
Il se penche vers Mike.
— Je ne veux pas vous donner trop d'espoir…, mais j'ai en ce moment à ma disposition une secrétaire bossue…
Les yeux de Mike s'allument.
— Elle est bien moche ?
— Elle est ignoble ! assure Gilbert avec un grand sourire. Et en plus elle a une jambe de bois !…

FIN

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La course de taureaux (diffusé le 16 février 2004) :

HEMINGWAY (Ernest), Mort dans l'après-midi, Paris, Gallimard, coll. « Pléiade », 1932, pp. 1081-1082, trad. René Daumal.

La course de taureaux s'est développée et organisée de telle façon que le taureau a juste le temps, en entrant dans l'arène sans aucune expérience des hommes à pied, d'apprendre à déjouer tous leurs artifices et ainsi il présente le summum de danger au moment de la mise à mort. Le taureau apprend si rapidement dans l'arène que, si la course traîne, si elle est mal conduite, ou si elle est prolongée de dix minutes, il devient presque impossible de le tuer par les moyens prescrits dans les règles du spectacle. œuvre de PicassoC'est pour cette raison que les toreros pratiquent et s'entraînent toujours avec des génisses qui, après quelques séances, deviennent si instruites, disent les toreros, qu'elles peuvent parler grec et latin. Après cette éducation on les lâche dans l'arène pour les amateurs, parfois les cornes nues, parfois avec les pointes garnies d'une boule de cuir ; elles arrivent aussi rapides et aussi agiles que des daims, pour s'exercer avec les capistes amateurs et les aspirants toreros de toutes sortes, dans les capeas ; pour renverser, déchirer, percer, poursuivre et inspirer terreur à ces amateurs jusqu'au moment où, quand les vacas sont fatiguées, on fait entrer dans l'arène des bœufs qui les emmèneront dans les corrals où elles se reposeront jusqu'à leur prochaine sortie. Les vaches de combat, ou vaquillas, semblent aimer ces sorties. On ne les aiguillonne pas, on ne leur met rien sur les épaules, on ne les irrite pas pour les faire charger et elles semblent aimer charger et cogner autant qu'un coq de combat aime se battre. Bien entendu elles ne reçoivent aucun châtiment, tandis que la bravoure du taureau se juge à la manière dont il se comporte sous le châtiment.

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À la folie (diffusé le 4 janvier 2004) :

CERVANTES, Don Quichotte de la Manche, Seconde partie, Paris, GF-Flammarion, 1981 (orig. 1615), p. 224, trad. Louis Viardot.

Don Quichotte répond à un bachelier qui le traite de fou :
« Est-ce par hasard, une vaine occupation, est-ce un temps mal employé que celui que l'on consacre à courir le monde, non point pour en chercher les douceurs, mais bien les épines, au travers desquelles les gens de bien montent s'asseoir à l'immortalité ? Don Quichotte par PicassoSi j'étais tenu pour un imbécile par les gentilhommes, par les gens magnifiques, généreux, de haute naissance, ah ! j'en ressentirais un irréparable affront ; mais que des pédants qui n'ont jamais foulé les routes de la chevalerie, me tiennent pour un insensé, je m'en ris comme d'une obole. Chevalier je suis, et chevalier je mourrai, s'il plaît au Très-Haut. Les uns suivent le large chemin de l'orgueilleuse ambition ; d'autres, celui de l'adulation basse et servile ; d'autres encore, celui de l'hypocrisie trompeuse ; et quelques uns enfin, celui de la religion sincère. Quant à moi poussé par mon étoile, je marche dans l'étroit sentier de la chevalerie errante ; méprisant, pour exercer cette profession, la fortune mais non point l'honneur, j'ai vengé des injures, redressé des torts, châtié des insolences, vaincu des géants, affronté des monstres et des fantômes. Je suis amoureux, uniquement parce qu'il est indispensable que les chevaliers errants le soient ; et l'étant, je ne suis pas des amoureux déréglés, mais des amoureux continents et platoniques. Mes intentions sont toujours dirigées à bonne fin, c'est-à-dire à faire du bien à tous, à ne faire du mal à personne. Si celui qui pense ainsi, qui s'efforce de mettre tout cela en pratique, mérite qu'on l'appelle nigaud, je m'en rapporte à Vos Grandeurs, excellents duc et duchesse. »

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Hommage au café (diffusé le 1er janvier 2004)

BENACQUISTA (Tonino), La Commedia des ratés, Paris, Gallimard, coll. « Série noire », n°2263, 1991, pp. 42-43.

J'ai le temps. J'en ai trop. Il est trop tôt pour tout.
Pas pour un peu de café bien serré. J'ai voulu en faire un bon, un de ceux que je ferai goûter à une fille pour l'épater. Sans doute ma manière à moi de célébrer l'enterrement d'un petit rital. Certains auraient pris une cuite, moi je fais un café qu'il aurait bu en connaisseur. De l'eau minérale, avec juste une toute petite pincée de sel. Le café, un mélange colombien, que je mouds assez gros, à cause du temps chaud. Je pose le filtre dans le réservoir et visse le couvercle. Qu'est-ce que tu dis de ça, Dario ? Ca t'étonne que je sois aussi méticuleux avec le café. Tu penses qu'un bon seau de lavasse me suffirait ? Tu ne vas pas me croire, mais l'expresso, c'est la dernière chose qui me rattache au pays. Phase délicate : déposer une larme d'eau dans le réservoir pour que les toutes premières gouttes de café qui vont sortir – les plus noires – ne s'évaporent pas sur le métal brûlant. Dès qu'elles apparaissent je les verse sur un sucre posé dans une tasse, et mélange très fort pour avoir une belle émulsion brune. Quand le reste du café est sorti je rempli une tasse entière et y dépose l'émulsion qui reste en suspension et lui donne ce goût introuvable de ce côté-ci des Alpes. À la tienne, Dario.

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Nul n'est censé ignorer la loi :

D'un point de vu juridique, sachez que vous êtes autorisé à diffuser des passages littéraires d'auteurs vivants ou décédés au titre du droit de citation (qui suppose que vous mentionnez auteur, titre, lieu d'édition, maison d'édition, date d'édition).
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