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Extraits 2009 - Pierre Aulas
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Extraits 2009

Heureux événement. (mis en ligne le 12 novembre 2009)

DECLERCK (Patrick), Socrate dans la nuit, Paris, Gallimard, coll. « Nrf », 2008, pp. 31-33.

Homme aux pieds d'une femme nue dominante

C'était un soir d'hiver, pas longtemps avant que je rencontre Anne. Le téléphone a sonné. (…)
C'était ta mère. Elle m'annonçait qu'elle était enceinte. De mes œuvres comme on dit… Ainsi écrit-on ce qu'on peut, comme on peut, avec ce qu'on peut, et sur n'importe quoi… Enceinte. Et depuis quatre mois. Soit au-delà de toute possibilité d'avortement. Au-delà de toute pression, négociation, réflexion, discussion. Enceinte. Irrévocablement. Et enceinte volontairement, sciemment, délibérémment.
Alors, j'ai eu ce geste d'abattement. En tenant à mon oreille le téléphone de la main gauche, j'ai posé la main droite bien à plat contre le mur et, tête baissée, j'ai pris appui sur mon bras tendu… Et j'ai soufflé, la bouche crispée en un douloureux rictus…
(…)
J'ai ri aussi, amèrement et en silence, parce que le lien entre la production d'un nouvel être humain et les burlesques aventures de cette espèce de saucisse tyrannique et semi-molle qui loge entre mes jambes me semblait absurde et ontologiquement infondé. C'est là deux mondes et deux logiques rigoureusement incommensurables. La disproportion entre la ridicule petitesse de la cause et l'indiscutable gigantisme de l'effet me semblait – me semble toujours – d'un comique achevé.
Ta mère expliquait, de sa voix fausse et trop haut perchée, qu'elle ne faisait que me mettre au courant. Par élémentaire correction en quelque sorte. Qu'elle ne me demandait rien. Que cette grossesse était son choix, sa décision, sa liberté.
Sa liberté ? Foutre ! Encore une, pensai-je. Encore une – inculte radasse – qui n'avait pas lu Schopenhauer. Encore une de ces abominables femmes-vaches qui, de l'indolent balancement de leurs hanches, s'en vont revendiquer, aux foires agricoles de leurs ébats, la prétentieuse dignité de leurs sécrétions intimes. Comme si, au cœur de ce furieux et utérin prurit, au fond de ces vagins irrités et populeux, ne se terrait jamais autre chose que l'intérêt mendiant, aveugle et imbécile de l'espèce. Toute l'héroïque pensée du plancton.

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Le prototype de l'enseignant repenti : Topaze. (mis en ligne le 5 novembre 2009)

PAGNOL (Marcel), Topaze, Paris, Éditions de Falloix, orig. 1928, 2004, pp. 238-242.

Hussard noir repenti

TOPAZE — Mais ouvre les yeux, regarde la vie, regarde tes contemporains… L'argent peut tout, il permet tout, il donne tout… Si je veux une maison moderne, une fausse dent invisible, la permission de faire gras le vendredi, mon éloge dans les journaux ou une femme dans mon lit, l'obtiendrai-je par des prières, le dévouement ou la vertu ? Il ne faut qu'entreouvrir ce coffre et dire un petit mot : « combien ? » (Il a pris dans le coffre une liasse de billets.) Regarde ces billets de banque, ils peuvent tenir dans ma poche, mais ils prendront la forme et la couleur de mon désir. Confort, beauté, santé, amour, honneurs, puissance, je tiens tout cela dans ma main… Tu t'effares mon pauvre Tamise, mais je vais te dire un secret : malgré les rêveurs, malgré les poètes et peut-être malgré mon coeur, j'ai appris la grande leçon : Tamise, les hommes ne sont pas bons. C'est la force qui gouverne le monde, et ces petits rectangles de papier bruissant, voilà la forme moderne de la force.

TAMISE — Il est heureux que tu aies quitté l'enseignement car si tu redevenais professeur de morale…

TOPAZE — Sais-tu ce que je dirai à mes élèves ? (Il s'adresse soudain à sa classe du premier acte.) « Mes enfants, les proverbes que vous voyez au mur de cette classe correspondaient peut-être jadis à une réalité disparue. Aujourd'hui on dirait qu'ils ne servent qu'à lancer la foule sur une fausse piste, pendant que les malins se partagent la proie ; si bien qu'à notre époque le mépris des proverbes c'est le commencement de la fortune… » Si tes professeurs avaient eu la moindre idée des réalités, voilà ce qu'ils t'auraient enseigné, et tu ne serais pas maintenant un pauvre bougre.

TAMISE — Mon cher, je suis peut-être bougre, mais je ne suis pas pauvre.

TOPAZE — Toi ? Tu es pauvre au point de ne pas le savoir.

TAMISE — Allons, allons… Je n'ai pas les moyens de me payer beaucoup de plaisirs matériels mais ce sont les plus bas.

TOPAZE — Encore une blague bien consolante ! Les riches sont bien généreux avec les intellectuels, ils nous laissent les joies de l'étude, l'honneur du travail, la sainte volupté du devoir accompli, ils ne gardent pour eux que les plaisirs de second ordre, tels que caviar, salmis de perdrix, Rolls-Royce, champagne et chauffage central au sein de la dangereuse oisiveté !

TAMISE — Tu sais pourtant que je suis très heureux !

TOPAZE — Tu pourrais l'être mille fois plus, si tu pouvais jouir du progrès. Et pourtant, le progrès, ceux qui l'ont permis, ce sont les gens à grosse tête, les gens comme toi.

(…)

TOPAZE — Tu as vu des femmes qui aiment les pauvres ?

TAMISE — Tu ne vas pourtant pas dire qu'elles font toutes le même calcul ?

TOPAZE — Non. Je dis qu'en général elles préférent les hommes qui ont de l'argent, ou qui sont capables d'en gagner… Et c'est naturel. Aux temps préhistoriques, pendant que les hommes dépeçaient la bête abattue et s'en disputaient les lambeaux, les femmes regardaient de loin… Et quand les mâles se dispersaient, en emportant chacun sa part, sais-tu ce que faisaient les femmes ? Elles suivaient amoureusement celui qui avait le plus gros bifteck.

TAMISE — Allons, Topaze, tu blasphèmes…

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Un enseignement parfait. (mis en ligne le 5 juin 2009) :

MICHÉA (Jean-Claude), L'enseignement de l'ignorance, Paris, Climats, orig. 1999, 2006, pp. 43-48.

Les hussards noirs

Il est possible (…) de déduire, avec un risque limité d'erreur, les formes a priori de toute réforme qui serait destinée à reconfigurer l'appareil éducatif selon les seuls intérêts politiques et financiers du Capital. Prêtons-nous un instant à ce jeu.
Tout d'abord, il est évident qu'un tel système devra conserver un secteur d'excellence, destin à former, au plus haut niveau, les différentes élites scientifiques, techniciennes et manageriales qui seront de plus en plus nécessaires à mesure que la guerre économique mondiale deviendra plus dure et plus impitoyable.
Ces pôles d'excellence – aux conditions d'accès forcément très sélectives – devront continuer à transmettre de façon sérieuse (c'est-à-dire probablement, quant à l'essentiel, sur le modèle de l'école classique) non seulement des savoirs sophistiqués et créatifs, mais également (quelles que soient, ici ou là les réticences positivistes de tel ou tel défenseur du système) ce minimum de culture et d'esprit critique sans lequel l'acquisition et la maîtrise effective de ces savoirs n'ont aucun sens ni, surtout, aucune utilité véritable.
Pour les compétences techniques moyennes – celles dont la Commission européenne estime qu'elles ont « une demi-vie de dix ans, le capital intellectuel se dépréciant de 7% par an, tout en s'accompagnant d'une réduction correspondante de l'efficacité de la main d'œuvre » – le problème est assez différent. Il s'agit, en somme, de savoirs jetables – aussi jetables que les humains qui en sont le support provisoire – dans la mesure où, s'appuyant sur des compétences plus routinières, et adaptés à un contexte technologique précis, ils cessent d'être opérationnels sitôt que ce contexte est lui-même dépassé. Or, depuis la révolution informatique, ce sont là des propriétés qui, d'un point de vue capitaliste, ne présentent que des avantages. Un savoir utilitaire et de nature essentiellement algorithmique – c'est-à-dire qui ne fait pas appel de façon décisive à l'autonomie et à la créativité de ceux qui l'utilisent – est en effet un savoir qui, à la limite, peut désormais être appris seul, c'est-à-dire chez-soi, sur un ordinateur et avec le didacticiel correspondant. En généralisant, pour les compétences intermédiaires, la pratique de l'enseignement multimédia à distance, la classe dominante pourra donc faire d'une pierre deux coups.
D'un côté les grandes firmes (Olivetti, Philips, Siemens, Ericsson etc.) seront appelées à « vendre leurs produits sur le marché de l'enseignement continu que régissent les lois de l'offre et de la demande ». De l'autre des dizaines de milliers d'enseignants (et on sait que leur financement représente la part principale des dépenses de l'Éducation nationale) deviendront parfaitement inutiles et pourront donc être licenciés, ce qui permettra aux États d'investir la masse salariale économisée dans des opérations plus profitables pour les grandes firmes internationales.
Restent enfin, bien sûr, les plus nombreux ; ceux qui sont destinés par le système à demeurer inemployés (ou a être employés de façon précaire et flexible, par exemple dans les différents emplois MacDo) en partie parce que, selon les termes choisis de l'OCDE, « ils ne constitueront jamais un marché remarquable » et que leur « exclusion de la société s'accentuera à mesure que d'autres vont continuer à progresser ». C'est là que le tittytainment devra trouver son terrain d'élection. Il est clair, en effet, que la transmission coûteuse de savoirs réels – et, a fortiori, critiques –, tout comme l'apprentissage des comportements civiques élémentaires ou même, tout simplement, l'encouragement à la droiture et à l'honnêteté, n'offrent ici aucun intérêt pour le système, et peuvent même représenter, dans certaines circonstances politiques, une menace pour sa sécurité. C'est évidémment pour cette école du grand nombre que l'ignorance devra être enseignée de toutes façons concevables. Or c'est là une activité qui ne va pas de soi, et pour laquelle les enseignants traditionnels ont jusqu'ici, malgré certains progrès, été assez mal formés. L'enseignement de l'ignorance impliquera donc nécessairement qu'on rééduque ces derniers, c'est-à-dire qu'on les oblige à « travailler autrement », sous le despotisme éclairé d'une armée puissante et bien organisée d'experts en « sciences de l'éducation ». La tâche fondamentale de ces experts sera, bien entendu, de définir et d'imposer (par tous les moyens dont dispose une institution hiérarchisée pour s'assurer la soumission de ceux qui en dépendent) les conditions pédagogiques et matérielles de ce que Debord appelait la « dissolution de la logique » : autrement dit « la perte de possibilité de reconnaître instantanément ce qui est important et ce qui est mineur ou hors de la question ; ce qui est incompatible ou, inversement, pourrait bien être complémentaire ; tout ce qu'implique telle conséquence et ce que, du même coup, elle interdit ». Un élève ainsi dressé, ajoute Debord, se trouvera placé « d'entrée de jeu, au service de l'ordre établi, alors que son intention a pu être complètement contraire à ce résultat. Il aura pour l'essentiel le langage du spectacle, car c'est le seul qui lui est familier : celui dans lequel on lui a appris à parler. Il voudra sans doute se montrer ennemi de sa rhétorique : mais il emploiera sa syntaxe ».

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Pourquoi il faut être malhonnête. (mis en ligne le 4 juin 2009) :

MANDEVILLE (Bernard), Fable des abeilles, Paris, Vrin, orig. 1714, 1990, p. 172. (trad. Lucien Carrive)

Il n'y a pas de doute que si l'honnêteté et la frugalité régnaient dans une nation, une des conséquences en serait qu'on y construirait pas de maisons neuves et qu'on ne se servirait pas de matériaux neufs tant qu'il y en aurait de vieux encore utilisables. Aussi les trois quarts des maçons et des charpentiers seraient en chômage ; et une fois l'industrie du bâtiment disparue qu'adviendrait-il des peintres et des décorateurs et de tous les artisans qui pourvoient au luxe, et qu'ont soigneusement interdits ces législateurs qui préféraient une société bonne et honnête à une société grande et riche et qui ont essayé de rendre leurs sujets vertueux plutôt que fortunés ?

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On ne fait pas de démocratie sans casser des œufs. (mis en ligne le 2 juin 2009) :

BERNAYS (Edward), Propaganda, Paris, Zones, orig. 1928, 2007, pp. 31-33. (trad. Oristelle Bonis) [Texte intégral en ligne]

Goebbels

La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays.
Nous sommes pour une large part gouvernés par des hommes dont nous ignorons tout, qui modèlent nos esprits, forgent nos goûts, nous soufflent nos idées. C'est là une conséquence logique de l'organisation de notre société démocratique. Cette forme de coopération du plus grand nombre est une nécessité pour que nous puissions vivre ensemble au sein d'une société au fonctionnement bien huilé. (…)
Ils nous gouvernent en vertu de leur autorité naturelle, de leur capacité à formuler les idées dont nous avons besoin, de la position qu'ils occupent dans la structure sociale. (…)
Théoriquement, chacun se fait son opinion sur les questions publiques et sur celles qui concernent la vie privée. Dans la pratique, si tous les citoyens pouvaient étudier par eux-mêmes l'ensemble des informations abstraites d'ordre économique, politique et moral en jeu dans le moindre sujet, ils se rendraient vite compte qu'il leur est impossible d'arriver à quelque conclusion que ce soit. Nous avons donc volontairement accepté de laisser à un gouvernement invisible le soin de passer les informations au crible pour mettre en lumière le problème principal, afin de ramener le choix à des proportions réalistes. Nous acceptons que nos dirigeants et les organes de presse dont ils se servent pour toucher le grand public nous désignent les questions dites d'intérêt général ; nous acceptons qu'un guide moral, un pasteur, par exemple, ou un essayiste ou simplement une opinion répandue nous prescrivent un code de conduite social standardisé auquel, la plupart du temps, nous nous conformons. (…)
Peut-être serait-il préférable de remplacer la propagande et le plaidoyer pro domo par des comités de sages qui choisiraient nos dirigeants, dicteraient notre comportement, public et privé, décideraient des vêtements que nous devons porter et des aliments que nous devons manger parce qu'ils sont les meilleurs pour nous. Nous avons cependant opté pour la méthode opposée, celle de la concurrence ouverte. À nous, donc, de nous arranger pour que ce modèle fonctionne à peu près bien. C'est pour y parvenir que la société accepte de laisser à la classe dirigeante et à la progagande le soin d'organiser la libre concurrence.
On peut critiquer certains phénomènes qui en découlent, notamment la manipulation des informations, l'exaltation de la personnalité, et tout le battage de masse autour de personnalités politiques, de produits commerciaux ou d'idées sociales. Même s'il arrive que les instruments permettant d'organiser et de polariser l'opinion publique soient mal employés, cette organisation et cette polarisation sont nécessaires à une vie bien réglée.

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L'argent ne fait pas le bonheur. (mis en ligne le 1er juin 2009) :

MARSEILLE (Jacques), L'argent des français, Paris, Perrin, 2009, pp. 190-191.

L'argent ne fait pas le bonheur

[L'inflation] Une drogue, peut-être, mais une drogue douce qui bénéficie à ceux qui vivent de leur travail, au détriment des rentiers et des bailleurs à long terme. Comme nous avons tenté de le démontrer plus haut, l'inflation a fait en effet, dans la longue durée, plus de tort aux riches qu'aux pauvres. Et si le combat contre l'inflation entrepris par la BCE [Banque centrale européenne] depuis l'avénement de l'euro n'était qu'un ultime combat des descendants de Thiers pour sauvegarder leurs intérêts ? On pourrait en faire l'hypothèse tant l'Europe d'aujourd'hui apparaît socialement comme un syndic de gérontes.
En 1997, pour la première fois depuis trois siècles, en temps de paix, la population de l'Europe a décru. Ce qui pose aux Européens le problème de leur avenir : un vieillissement des populations dont les conséquences ne sont pas encore toutes entrevues. Selon les projections démographiques établies par les Nations unies et Eurostat, la population de l'Europe des Quinze diminuerait de 10 millions en 2050. À cette date, la part de la population âgée de 65 ans et plus dans la population totale, qui était de 16% en 2000, passerait à 28%. À cette date le ratio de dépendance économique qui mesure le nombre de personnes inactives que doivent supporter économiquement 100 personnes occupées passerait de 85 à 124. À cette date, les Européens qui vivent des revenus de l'épargne ou de la redistribution seraient plus nombreux que ceux qui vivent du travail et de l'investissement. En France déjà, les 25,6 millions de personnes qui vivent de leur travail sont moins nombreuses que celles qui vivent des revenus de la redistribution : 37 millions.
Un facteur d'instabilité sociale redoutable qui explique à quel point on peut considérer le combat de la BCE contre l'inflation comme le combat de l'épargne contre le travail, de la rente contre l'investissement, de la vieillesse contre la jeunesse. Investissements massifs dans l'énergie, le logement et les transports, rattrapage en matière d'équipements téléphoniques, mise sur pied tardive d'un État-providence de haut niveau intervenant dans tous les aspects de l'existence, de la maternité aux soins palliatifs, de l'assistance à l'enseignement… Autant de champs d'intervention de l'action publique qui ont finalement été payés par l'inflation et qui ont bénéficié à une immense classe moyenne considérablement rajeunie. En 1973 encore, le taux de chômage dans les douze mois suivant la sortie des études était de 6% alors que depuis cette date il oscille entre 18% les bonnes années et 32% les mauvaises. Telle a été la principale vertue de la « drogue » inflationniste. Elle a été le meilleur moyen de satisfaire les exigences émancipatrices de la jeunesse face à la coalition des conservatismes, le seul moyen de permettre l'acquisition patrimoniale à ceux qui n'avait encore rien, faute d'une accumulation passée ou par manque d'héritage. Si le combat contre l'inflation est aujourd'hui devenu populaire, c'est que les jeunes ont cessé d'être les acteurs déterminants de la société européenne. Ce n'est pas un hasard si la période où l'inflation a été la plus durable et la plus régulière en France a été en même temps celle du baby-boom, de la croissance des Trente Glorieuses et de celle du pouvoir d'achat. En 1968, les moins de 20 ans représentaient un peu plus de 32% de la population française. Ils n'en représentent plus que 25%. Moins de jeunes actifs. Plus de vieux épargnants. Les rapports entre les Français et l'argent peuvent aussi se lire dans les courbes de la démographie.

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Typologie. (mis en ligne le 30 mai 2009) :

SORAL (Alain), Vers la féminisation ?, Paris, Éditions Blanches, orig. 1999, 2007, pp. 181-182.

The Rocky Horror Picture Show

Si l'on admet la possibilité d'un homo purement génétique, porté vers sa féminité pour des raisons hormonales (pourquoi pas ?), cela nous fait déjà trois homosexualités : œdipienne, culturelle, physiologique, qui sans aborder ces deux autres catégories, ô combien réversibles, que sont l'actif et le passif (relire Querelle de Brest) se compliquent encore de leurs déclinaisons sociales.
– D'abord le pédé littéraire, style NRF (André Gide), inventeur de l'homo moderne, qui a su mettre en avant sa volonté de transgresser la normalité bourgeoise pour enculer le petit Arabe en toute décomplexion ;
– le pédé commerçant (genre antiquaire) ensuite, qui s'appuie sur le prestige culturel du précédent pour élever à la culture des fantasmes néocoloniaux autorisés par un pouvoir économique (enculer le petit Arabe pauvre contre dirhams) ;
– le pédé intello-gauchiste (depuis Mai 68), style fac de Vincennes (séminaire de René Sherer), antipsychiatrie (du Dr Pierre Gay) qui fait exactement comme les deux précédents : enculer le petit Arabe mais ici, grâce à l'immigration des Trente glorieuses, au nom cette fois du désir révolutionnaire ;
– le pédophile néofasciste (style Gay France), lecteur d'Alix et grand zélateur d'une fantasmatique pureté indo-européenne.
Sans oublier, le pédé routier, le pédé taulard, le pédé légionnaire… Autant de types qui, en dehors de la rencontre fugitive de la tasse, n'ont pas grand chose à voir ni à faire avec :
– le gay ; cet autre pédé issu des métiers de la communication et du tertiaire qui tente depuis les années 80 de nous faire prendre l'homosexualité pour un type standard avec son look, sa culture et son vote…
"Tapétocentrisme" arrogant et naïf souvent désavoué par les catégories précédentes où une sexualité soumise au modèle américain de la consommation de masse et une culture de second ordre (comme tout art militant) sont mises au service d'une sociale-démocratie néolibérale toujours habile à utiliser ce genre de pseudo-catégories (pédés, lesbiennes, femmes, jeunes, immigrés, handicapés…) pour masquer les vraies catégories d'où naissent les inégalités sociales qu'elle contribue à aggraver.

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Le désœuvrement est mère du péché. (mis en ligne le 30 avril 2009) :

ORWELL (Georges), Dans la dèche à Paris et à Londres, Paris, Ivréa, coll. « 10/18 », orig. 1933, 2003, p. 165, pp. 161-162, pp. 278-279. (trad. Michel Pétris)

Clochard à New-York

Résumons-nous. Un plongeur est un esclave, un esclave dévoyé qu'on utilise pour effectuer un travail inepte et, dans une très large mesure, inutile. Et on continue à lui imposer ce travail parce que règne confusément chez les riches le sentiment que, s'il avait quelques moments à lui, cet esclave pourrait se révéler dangereux. Et les gens instruits, qui devraient prendre son parti, laissent faire sans broncher parce qu'ils ne connaissent rien de cet homme, et par conséquent en ont peur. Je cite ici le plongeur parce que c'est un cas que j'ai pu examiner de près. Mais on pourrait en dire autant pour une infinité de travailleurs de tous les métiers.

[Le plongeur] est l'esclave d'un hôtel ou d'un restaurant, et son esclavage est d'une utilité discutable. Car après tout, en fin de compte, quelle est réellement la nécessité des grands hôtels et des restaurants chics ? Ces établissements sont censés apporter du luxe, mais en réalité ils n'offrent qu'un piètre et mesquin semblant de luxe. La plupart des gens ont les hôtels en horreur. Il est des restaurants meilleurs que d'autres, mais il est impossible de faire dans un restaurant, pour une même dépense, un repas comparable à celui qu'on peut avoir chez soi. Il faut bien, sans doute, qu'il y ait des hôtels et des restaurants, mais cela n'implique nullement que des centaines de personnes doivent être réduites en esclavage. Le travail réellement indispensable ne constitue pas l'essentiel de ces établissements : le principal, ce sont les faux-semblants censés représenter le luxe. Le chic, comme on dit, d'un établissement signifie simplement un surcroît de travail pour le personnel et un surcroît de dépense pour la clientèle. Personne ne profite de cette situation, si ce n'est le propriétaire, qui aura bientôt de quoi s'offrir une villa à colombages à Deauville. Un hôtel chic, c'est avant tout un endroit où cent personnes abattent un travail de forçat pour que deux cent nantis puissent payer, à un tarif exorbitant, des services dont ils n'ont pas réellement besoin.

(…)

S'agissant des individus vivant de la charité publique, la proportion est d'environ dix hommes pour une femme. La raison en est probablement que le chômage touche moins les femmes que les hommes, et aussi que toute femme un tant soit peu présentable peut toujours, en dernier recours, s'attacher un homme. Pour le trimardeur, le résultat est qu'il se trouve condamné à un perpétuel célibat. Car, cela va sans dire, s'il ne trouve pas de femme à son niveau social, celles qui se trouvent si peu que ce soit au-dessus de lui sont aussi inaccessibles que la lune. Ce n'est pas le lieu d'approfondir ici la question, mais il est avéré que jamais, où presque jamais, une femme ne jette les yeux sur un homme beaucoup plus pauvre qu'elle. Ainsi un chemineau est voué au célibat du moment où il se lance sur les routes.

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Économie du Carême. (mis en ligne le 30 mars 2009) :

LINHART (Robert), Le sucre et la faim, Paris, Les éditions de minuit, 1980, pp. 53-54.

Joie de la canne

À mesure que je recueillais témoignages et données, la faim m'apparaissait avec une terrible netteté comme la matière et le produit d'un dispositif compliqué jusqu'au raffinement. La faim n'était pas une simple absence spectaculaire, presque accidentelle, d'aliments disponibles — comme on nous la présente quand on veut nous faire croire qu'il suffirait, pour l'étancher, de mouvements de charité, de « secours d'urgence ». La faim du Nord-Est était une part essentielle de ce que le pouvoir militaire appelait le « développement » du Brésil. Ce n'était pas une faim simple, une faim primitive. C'était une faim élaborée, une faim perfectionnée, une faim en plein essor, en un mot, une faim moderne. Je la voyais progresser par vagues, appelées plans économiques, projets de développement, pôles industriels, mesures d'incitation à l'investissement, mécanisation et modernisation de l'agriculture. Il fallait beaucoup de travail pour produire cette faim-là. De fait, un grand nombre de gens y travaillaient d'arrache-pied. On s'y affairait dans des buildings, des bureaux, des palais et toutes sortes de postes de commandement et de contrôle. Cette faim bourdonnait d'ordres d'achat passés par télex, de lignes de crédits en dollars, marks, francs, yens, d'opérations fiévreuses sur les commodities markets, de transactions foncières, d'anticipations, d'astuces et de bons coups. On n'en avait jamais fini d'entrer dans le détail de la production de cette faim. Des commerçants, des banquiers, des armateurs, des chefs d'entreprise, des experst, des hommes d'affaires y avaient leur part, et une armée d'intermédiaires, de courtiers et de négociants. Et des bureaux d'études, des instituts de planification. Et des généraux, des hommes politiques, des policiers, des administrations entières. Et tous ces gens parvenaient à faire jaillir de cette faim commissions, bénéfices, profits, rentes, loyers, dividendes... Oui, vraiment, l'organisation minutieuse du développement de cette faim m'apparaissait comme une chose prodigieuse.

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Nul n'est censé ignorer la loi :

D'un point de vu juridique, sachez que vous êtes autorisé à diffuser des passages littéraires d'auteurs vivants ou décédés au titre du droit de citation (qui suppose que vous mentionnez auteur, titre, lieu d'édition, maison d'édition, date d'édition).
La longueur d'une citation n'est pas définie par la loi mais fait l'objet de la part des éditeurs d'un consensus qui varie de 7/8 lignes à 1/2 pages.
En tant qu'auteur je suis d'avis que la diffusion d'extraits d'un ouvrage est le meilleur moyen de le faire connaître et donc de le faire vendre.
En diffusant des extraits vous rendez service à la culture et vous permettez l'enrichissement relatif de l'auteur (10%), assuré de l'éditeur (35%), et très confortable du distributeur (45%). Sans compter les 19,6% qui reviennent à notre Leviathan bien aimé.

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