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Extraits 2010 - Pierre Aulas
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Extraits 2010

Éloge des marges. (mis en ligne le 31 décembre 2010)

DEBRAY (Régis), « L'actualité du 18 juin », in Le débat, n°162, novembre-décembre 2010, pp. 46-47.

Toute la France officielle, le pays légal, si j'ose dire, commémore, 70 ans après, l'acte illégal d'un général félon condamné à mort par ses pairs, et qui vit s'enfuir de Londres, au mois de juin, tous les fonctionnaires français, l'ambassade de France au complet, la Mission militaire, sans compter les écrivains illustres et les unités de l'armée de terre (trente mille hommes). Trente sept volontaires sur les huit cents d'un bataillon alpin, moins d'un millier sur les douze mille marins présents en Angleterre. Sans les neuf cents hommes d'une demi brigade de la Légion étrangère, les Forces Françaises Libres n'auraient jamais atteint les mille cinq cents hommes de la mi-août 1940. Les Français libres ? Des non-conformistes, des mauvais coucheurs, des farfelus, des inclassables. Claude Bourdet : " Aucun ne correspondait à l'image habituelle du bon citoyen " (L'aventure incertaine). Aucune légion d'honneur parmi eux. Ces gamins venaient à peu près de tous les extrêmes, droite ou gauche, et c'est le juste milieu, senior en tête, j'en suis un, qui leur tire aujourd'hui son chapeau.

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Le cinéma de papa. (mis en ligne le 29 décembre 2010)

BOUDARD (Alphonse), Les combattants du petit bonheur, Paris, La table ronde, 2009 (orig. 1977), pp. 140-142.

On arrive tout de même au théâtre des Gobelins à l'entracte… C'est pas des mignonnes qui placent les spectateurs… Le directeur il est prudent. Il a embauché des gros bras, des chômeurs de la métallurgie. Ils sont en cotte, gapette, maillot de corps… des ouvreurs. Si ça se chable, que ça tourne pugilat, ils interviennent, ils séparent, dérouillent sévère les récalcitrants ! C'est l'ambiance, dans ce cinéma… Un ancien théâtre style Boulevard du Crime… d'extérieur tout à fait… des moulures, des fanfreluches décoratives. En 1930 encore, on jouait ici Roger la Honte, La porteuse de pain, Les deux Orphelines, comme à Belleville au théâtre Melingue. À l'intérieur rien n'a changé… la disposition des lieux… deux étages… des loges. Dans les coins on ne voit pas la moitié de l'écran tendu au milieu de la scène. Ceux qui se placent là viennent pas tellement pour le film. Ça se tripote, se branle, se pipouse… s'enfile… on entend parfois des soupirs de reconnaissance, des cris d'orgasme… « Non ! Non ! Bébert, tu me fais mal ! » Des gamines de douze treize piges sucent, paraît-il, des pères de famille pour quelques piécettes… quelques caramels au temps où il y en avait encore dans les boutiques. On rencontre aussi, au deuxième balcon, d'antiques tapins qui ne sont plus capables de gagner une demi-jetée dans la rue. Ici, à la faveur de l'obscurité, elles arrivent à se relever une petite thune – cinq francs – à la sucette… elles trouvent encore des amateurs.

Dessin de Dubout montrant une bagarre

Ce Théâtre des Gobelins… il est total, dirait-on maintenant… je veux dire le spectacle… Une sorte de véritable maison de la culture. On y bouffe, on y jouit, on y braille, on s'y bat. On gonfle des capotes anglaises qu'on lache devant l'écran pendant la projection… ça fait une sorte de dirigeable qui passe. Ça hurle aux Actualités… ça commente tout haut les films… toutes les impressions… on incendie le traître. Ceux des balcons, les loustics voyous du quartier, bombardent le parterre de boulettes, pluches diverses… ça va jusqu'à des glaviots… des étrons enveloppés dans du papier journal… certain jour… un chat crevé ! Là, alors, ça déclenche la guerre éclair… tout l'orchestre se rue vers le balcon ! Le choc… dans les escaliers… les galeries… horions ! hurlements ! les insultes ! Ça sort jusqu'à des surins, des barres de fer… le chambardement… tout s'emmêle et tous pêle-mêle, matrones, prolos, malfrats ! Comme dans un dessin de Dubout. Pour éviter la ruine de son entreprise culturelle, le patron a donc recruté sa brigade de brandillons… balèzes simiesques… hercules de fête foraine ! anciens boxeurs ! Des ouvreuses il en trouve plus… la dernière s'est fait violer dans les gogues… Une dame pourtant plus toute jeune. Fatal, des pugilats pareils, ça ramène parfois le car de police. Il s'arrête devant l'entrée… les cognes se ruent à l'intérieur… remettre de l'ordre à coups de gourdin, de pélerine avec des bouteilles au fond des poches. Sans délicatesse aucune, sans ménagement… ils n'ont pas le loisir… ils emballent, embarquent sans discernement non plus, faut pas leur demander l'impossible… les mémères, les soldats en permission, les arsouilles… ils trieront plus tard au poste !

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Pensées criminelles. (mis en ligne le 16 décembre 2010)

LITTELL (Jonathan), Les bienveillantes, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2007, pp. 958-959.

Mise en garde : dans ce roman, le narrateur est un officier nazi. On se doit de l'avoir à l'esprit avant de lire ce passage.

Nous n'avions plus rien à perdre. Nous nous étions battus aussi honorablement que nos ennemis ; on nous avait traité comme des criminels, on nous a humiliés et dépecés, et on a bafoué nos morts. Le sort des Russes, objectivement, n'a guère été meilleur. Quoi de plus logique, alors, que d'en venir à se dire : eh bien, s'il en ainsi, s'il est juste de sacrifier les meilleurs de la Nation, d'envoyer à la mort les hommes les plus patriotes, les plus intelligents, les plus dévoués, les plus loyaux de notre race, et tout cela au nom du salut de la Nation – et que cela ne serve à rien – et que l'on crache sur leur sacrifice – alors, quel droit à la vie garderaient les pires éléments, les criminels, les fous, les débiles, les associaux, les Juifs, sans parler de nos ennemis extérieurs ? Les Bolcheviques, j'en suis convaincu ont raisonné de la même manière. Puisque respecter les régles de la prétendue humanité ne nous a servi à rien, pourquoi s'entêter dans ce respect dont on ne nous a même pas su gré ? De là inévitablement, une approche beaucoup plus raide, plus dure, plus radicale de nos problèmes. Dans toutes les sociétés, en tous temps, les problèmes sociaux ont connus un arbitrage entre les besoins de la collectivité et les droits des individus, et ont donc donné un nombre de réponses somme toute fort limité : schématiquement, la mort, la charité, ou l'exclusion (…). On peut constater qu'en Europe du moins, à partir du XVIIIe siècle, toutes les solutions distinctes aux divers problèmes – le supplice pour les criminels, l'exil pour les malades contagieux (léproseries), la charité chrétienne pour les imbéciles – ont convergé, sous l'influence des Lumières, vers un type de solution unique, applicable à tous les cas et déclinable à volonté : l'enfermement institutionnalisé, financé par l'Etat, une forme d'exil intérieur si l'on veut, à prétention pédagogique parfois, mais surtout à finalité pratique : les criminels, en prison, les malades, à l'hôpital, les fous, à l'asile. Qui ne peut pas voir que ces solutions si humaines, elles aussi, résultaient de compromis, étaient rendues possibles par la richesse, et restaient, en fin de compte, contingentes.

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Avancées médicales. (mis en ligne le 14 décembre 2010)

MAUFRAIS (Louis), J'étais médecin dans les tranchées, Paris, Robert Laffont, coll. « Pocket », 2008, pp. 348-349.

Le second blessé était complètement différent. C'était un garçon des toutes jeunes classes, qui n'avait pas plus de vingt et un ans. Il avait une blessure terrible à la tête. Malgré le casque, il avait une perte de substance du crâne de cinq centimètres au moins, qui donnait accès à une autre plaie en dessous, cérébrale et profonde comme un œuf de poule. Cette plaie était ancienne d'un mois et demi. On avait cru, comme nos prédécesseurs, qu'il allait mourir. Mais il tenait le coup. Avec de grosses séquelles cérébrales évidemment. Une hémiplégie et une incapacité de parler, tout juste bredouillait-il de façon plus ou moins intelligible. Cependant on voyait dans ses yeux qu'il avait gardé son intelligence. Quand on lui dit que la guerre était finie, et que nous allions bientôt l'envoyer se faire soigner à l'intérieur, on vit des larmes couler sur ses joues. De sa main valide, il nous attrapa les nôtres et nous serra tant qu'il put. C'était poignant. Nous avions la larme à l'œil nous aussi.
Nous lui faisions son pansement tous les deux jours. Chaque fois, nous trouvions la plaie comme remplie de riz ou de semoule. C'étaient des asticots et des œufs d'asticots. On commençait pas vider tout cela avec une cuillère puis avec une spatule pour compléter le nettoyage. Enfin, on lavait et on rembourrait le pansement de compresses stériles. Deux jours plus tard, tout était à refaire. Eh bien, il arriva quelque chose d'incroyable : la plaie devint absolument propre, et des bourgeons de cicatrisation poussèrent sans aucune espèce de pus ni d'infection ! J'avais remarqué bien des fois que les plaies souillées d'asticots évoluaient admirablement. Ces observations furent faites par quantité de médecins du front. Elles servirent, après la guerre, à la mise au point d'un procédé de cicatrisation par broyage d'asticots.

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Le doux troupeau. (mis en ligne le 20 novembre 2010)

TOCQUEVILLE (Alexis de), De la démocratie en Amérique, II, 4, 6, 1840.

Deux jeunes gens devant une maison

Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d'eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul, et, s'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie.
Au-dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sut leur sort. il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages, que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?
C'est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l'emploi du libre arbitre ; qu'il renferme l'action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu'à l'usage de lui-même. L'égalité a préparé les hommes à toutes ces choses : elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.
Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l'avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d'un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d'agir, mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation a n'être plus qu'un troupeau d'animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.

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Injonctions contradictoires. (mis en ligne le 19 novembre 2010)

POLONY (Natacha), L'Homme est l'avenir de la femme, Paris, Jean-Claude Lattès, 2008, pp. 245-246.

Messieurs ne soyez pas dupes des injonctions contradictoires des femmes. Elles vous parlent d'égalité, de partage des tâches, elles se veulent libres et indépendantes. Et c'est en effet ce dont elles ont besoin. Comme elles ont besoin de cette figure rassurante de l'homme protecteur, autoritaire, assurant ses devoirs et symbolisant la loi ; l'homme qu'on vous a sommé de ne plus être. Ne soyez pas dupes des discours ambiants qui vous intiment l'ordre de vous renier au nom du métissage du féminin et du masculin dont on veut nous faire croire qu'il constitue le stade ultime de l'humanité, comme la seule chance d'abolition des souffrances de tant de femmes. Il n'est sans doute pas de pire ennemi pour une femme que de se retrouver face à cet homme insipide et morne qui a si bien appris sa leçon de féminisme et demande respectueusement l'autorisation de tenter quelque trace de séduction, cet homme un peu ridicule qui use de crémes antirides et d'autobronzant, cet homme pathétique qui n'éprouve pas le besoin de se lever pour une femme enceinte ou d'offrir sa veste à une belle en robe légère. Car quel geste plus beau que cet enveloppement tendre et puissant de celui qui dépose sur les épaules un peu de chaleur et de protection ?

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Synthèse. (mis en ligne le 18 novembre 2010)

DEBORD (Guy), La société du spectacle, 17, 1967.

La première phase de la domination de l'économie sur la vie sociale avait entraîné dans la définition de toute réalisation humaine une évidente dégradation de l'être en avoir. La phase présente de l'occupation totale de la vie sociale par les résultats accumulés de l'économie conduit à un glissement généralisé de l'avoir au paraître, dont tout « avoir » effectif doit tirer son prestige immédiat et sa fonction dernière. En même temps toute réalité individuelle est devenue sociale, directement dépendante de la puissance sociale, façonnée par elle. En ceci seulement qu'elle n'est pas, il lui est permis d'apparaître.

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Dictature de l'amour ? (mis en ligne le 3 novembre 2010)

MURAY (Philippe), Minimum respect, Paris, Les belles lettres, 2010 (orig. 2003), p. 14.

Femme sur une chaise longue

C'est à ce moment précis où la distance elle-même est abolie que la moindre velléité de prendre ses distances, par la pensée au moins, et par l'écrit, et par l'art, devient un scandale et même une trahison. C'est que l'extrêmisme de la bienveillance qui règne aujourd'hui est d'ordre maternelle : il s'agit d'une dictature douce, ménagère, domestique, mais aussi chipoteuse, pointilleuse et procédurière, qui n'est essentiellement occupée qu'à lever peu à peu, sans le dire, par petits coups, par petits bouts, comme on frotte pour effacer une tache, l'interdit de l'inceste sur lequel était basé le « monde du père », c'est-à-dire celui des distances, des dehors, des fuites, des séparations et des démarquages. Il s'agit que ça ne sorte plus de la famille, de la nouvelle famille, et d'être content de cela. Dès 1991, j'avais établi que le Bien étendait sur la planète son Empire sans contrepartie ; et c'était la destruction de la contrepartie qui me paraissait là-dedans, criminelle, et criminelle à un point qui n'avait jamais pu être observé jusque-là. Car le Bien sans contrepartie devient évidemment, et sur-le-champs, le Mal.

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Tout n'est pas bon à dire. (mis en ligne le 27 octobre 2010)

VEBLEN (Thorstein), Théorie de la classe de loisir, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1970 (orig. 1899), pp. 264-265. (trad. Louis Évrard)

Le style élégant, parlé ou écrit, est un efficace moyen d'honorabilité. Il importe de connaître avec une certaine précision le degré d'archaïsme qu'il est convenu de réserver à tel ou tel sujet. L'usage diffère sensiblement depuis la chaire jusqu'à la halle. (…) On s'honore en évitant judicieusement les néologismes non seulement pour prouver qu'on a gaspillé du temps à s'approprier un langage passé de mode, mais pour attester que dès sa tendre enfance, l'homme qui parle a cotoyé des personnes pour qui l'idiome suranné n'avait pas de secrets : autant dire qu'en produisant ces antécédents, il certifie être désœuvré de naissance. Une grande pureté d'élocution prouve par présomption que plusieurs vies successives ont été consacrées à d'autres activités que vulgairement utiles ; encore que cette preuve ne soit pas, il s'en faut, entièrement concluante.

On ne peut trouver, si ce n'est en Extrême-Orient, plus heureux exemple de classicisme futile que l'orthographe convenue de la langue anglaise. Il est extrêmement fâcheux de manquer aux bienséances de l'orthographe : il y a là de quoi discréditer un écrivain aux yeux de toutes les personnes qui sont douées d'un sens aiguisé du vrai et du beau. L'orthographe anglaise satisfait à toutes les exigences du code de l'honorabilité, selon la loi du gaspillage ostensible. Elle est tout archaïsme, toute gêne et toute inutilité ; il faut pour l'acquérir beaucoup de temps et d'effort ; le manque d'acquis se décèle sans peine. C'est pourquoi l'on en fait la première et la plus expéditive des preuves d'honorabilité savante, et il est indispensable de se conformer à son rituel si l'on entend mener une vie scolaire irrépréhensible.

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De la religion, si on n'y croit pas. (mis en ligne le 25 octobre 2010)

JUNG (Carl Gustav), Psychologie et religion, Paris, Buchet/Chastel, 1996 (orig. 1943), pp. 27-28, pp. 88-89.

Lorsqu'un malade souffre d'un cancer tissulaire, il ne lui vient jamais à l'esprit qu'il est l'auteur responsable d'un tel mal, bien que le cancer se trouve dans son propre corps. Mais s'il s'agit de la psyché, nous sentons immédiatement une sorte de responsabilité, comme si nous étions les constructeurs de nos états psychiques. Ce préjugé remonte à une date relativempent récente. Il n'y a pas bien longtemps, même des personnes de haute civilisation croyaient que des agents psychiques avaient le pouvoir d'influencer leur intelligence et leurs sentiments : il existait des magiciens et des sorcières, des esprits, des démons et des anges, et même des dieux qui pouvaient provoquer certaines modifications psychologiques dans l'homme. Autrefois, l'homme au cancer imaginaire aurait ressenti tout autre chose à propos de son idée. Il aurait sans doute admis que quelqu'un s'était servi contre lui de moyens magiques ou qu'il était possédé. Jamais l'idée ne lui serait venue de se prendre pour l'auteur d'un pareil fanstasme. (…)

Ce qu'on nomme couramment et par habitude la « religion » constitue un succédané à un degré de fréquence si étonnant que je me demande sérieusement si cette sorte de religion – j'aime mieux l'appeler confession – ne remplit pas une fonction importante dans la société humaine. Manifestement, la substitution tend à remplacer l'expérience immédiate par un choix de symboles appropriés, incorporés dans un dogme et un rituel solidement organisés. L'Église catholique les appuie de son autorité absolue, l'Église protestante – si on peut encore employer ce terme – les maintient en insistant sur la foi du message évangélique. Aussi longtemps que l'efficacité de ces Églises demeure, les individus sont protégés avec succès contre une expérience religieuse immédiate. Et même si quelque chose de ce genre leur arrive, quelque chose de spontanément immédiat, ils peuvent s'en référer à l'Église, car elle saura décider si cette expérience est venue de Dieu ou du Diable, si elle doit être acceptée ou rejetée.

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L'instruction : solution et problème. (mis en ligne le 24 octobre 2010)

BIANCHINI (Roger-Louis), Un maton au parloir, Paris, Fayard, 2007, pp. 156-157 et p. 188.

Prison

Témoignage du corse Charles Poli, gardien de prison à Nice pendant 40 ans.

Les surveillants sont réduits à jouer les porte-clefs, pour ne pas dire les gardes-chiourme. Je sais bien que ce constat va m'attirer quelques sévères critiques. Surtout si j'ajoute, et je le pense vraiment, que beaucoup de mes collègues n'envisagent leur profession que sous cet aspect. Leur sentiment de supériorité vis-à-vis des détenus se traduit par un profond mépris. Ce qui n'arrange pas les rapports des uns et des autres. Paradoxalement cette situation s'est aggravée depuis que le recrutement se fait à bac+2. Tout se passe comme si les nouveaux matons, plus instruits que les anciens, formés sur le tas, avaient une notion très étroite, pour ne pas dire restrictive, de leur métier. Le fossé s'est encore creusé et tout le monde en souffre… (…)

J'espérai qu'avec l'arrivée de surveillants plus instruits – ils ont le bac au minimum – cela s'arrangerait. Mais c'est pire qu'à l'époque où ils n'avaient même pas le certificat d'études primaires. Leur formation est mal faite et, surtout, ils n'ont pas le profil psychologique pour assumer au mieux ce travail difficile. Ils sont trop faibles de caractère, alors ils se retranchent derrière un autoritarisme aveugle. Il faudrait leur apprendre qu'un détenu n'est pas un ennemi.

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Détournement. (mis en ligne le 23 octobre 2010)

VASSEUR (Véronique), Panier de crabe, Paris, J'ai lu, 2009, pp. 127-128.

L'auteur se rend au congrès du 27 avril 2007 à Clermont-Ferrand pour soutenir le candidat Sarkozy.

« Et moi ? » je lui lance. Il se retourne alors, réagit et me tape sur l'épaule: « Ça va ? » me demande-t-il, interrogatif et mécanique. Il semble que la phase de séduction soit passée. Comme je ne peux plus reculer et ne sers plus à grand chose, il m'a vraisemblablement zappée. Tu me sers, je te veux ; tu ne me sers plus, je te jette. Classique mais douloureux. (…)

Ses yeux sont bleus, transparents, froids. En politique, les gens vous trouvent sympathiques tant que vous leur êtes utile. Après… ils vous ignorent. Habitués à cotoyer et manipuler des centaines de personnes, cet art du mépris, cet aveuglement sélectif deviennent une seconde nature. En campagne perpétuelle, ils remplissent des cases de leur cerveau vidées régulièrement, négligeant la fraternité, perdant tout sentiment un peu humain. Je ne les envie pas ; leur humanité – s'ils en ont eu – s'amenuise jour après jour.

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Soyez original. (mis en ligne le 3 septembre 2010)

LINHART (Robert), L'établi, Paris, Les éditions de minuit, 2008 (orig. 1978), pp. 163-165.

Machine-outil

Elle rôde, l'Organisation du travail. En général anonyme, présente seulement dans ses effets. Mais, parfois, elle prend un visage, une forme concrète ponctuellement, et la voici qui monte à l'attaque en personne en un point du front où on ne l'attendait pas. Du côté de Demarcy, par exemple. Pourquoi Demarcy ? Allez savoir ! Jamais de pépin sur son poste, les portières retouchées impeccable. Alors ?

On peut faire des hypothèses. Par exemple une blouse blanche en balade d'inspection aura tiqué devant cet établi bricolé, peu conventionnel. Qu'est-ce que c'est que ce machin ? Et de fait, si on regarde travailler Demarcy juste deux ou trois minutes, il semble prendre du temps à tripatouiller son établi, à déplacer les écrous, à ajuster les cales. Évidémment, si on observe longtemps, on se rend compte que tout cela est bien au point et que le retoucheur tire un excellent parti de son engin. Mais les types des méthodes ne vont pas passer des heures sur chaque poste : quelques coups d'œil et ils sont sûrs d'avoir compris. Ils ont fait des études et tout, l'organisation scientifique du travail, ils connaissent. (…)

Autre hypothèse. Supposez qu'on veuille dédoubler le poste de Demarcy dans la future organisation du travail, après le déménagement des chaînes hors de Choisy. Par exemple on passerait à quatre cents bagnoles par jour. Et, à la retouche des portières en soudure, on mettrait deux types, côte à côte, qui feraient exactement la même chose (ou l'un ferait les portières avant et l'autre les portières arrières, comme ça on spécialiserait un peu plus). Notez qu'en dédoublant sur cette base, on réaliserait un joli gain de productivité (deux fois cent cinquante bagnoles, ça ne fait que trois cents : le déménagement, les machines plus modernes, la spécialisation, ça permettrait d'en coller cent de plus aux deux bonhommes). Bon, il faudrait préparer ça. Et, d'abord, il faudrait remplacer cet invraisemblable établi bricolé par un établi « normal », qu'on puisse reproduire exactement en double exemplaire pour le poste dédoublé, peut-être même en triple, en quadruple, si on voit grand. Fini, le petit artisan pépère ! Quatre, cinq, six Demarcy, sur des établis normalisés, faisant exactement les mêmes gestes, avec des retouches comptabilisées, classifiées, normées, réparties par un contrôleur ! Plus d'improvisation, du précis à la seconde près. Commode pour le boni, efficace pour la production à grande échelle.

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Ils n'ont pas tout à fait tort… (mis en ligne le 1er juin 2010)

Les enfants de Barbiana, Lettre à une maîtresse d'école, Paris, Mercure de France, 1968.

Enfant violent

L'enseignement ne connaît qu'un seul problème, les élèves qu'il perd. Votre « école obligatoire » en perd en chemin 462 000 par an. À ce stade, les seuls incompétents en la matière, c'est vous, puisque vous les perdez et que vous ne revenez même pas sur vos pas pour les chercher. En tout cas, c'est pas nous car nous on les retrouve aux champs, dans les usines et en tout cas on les connaît de près.
Les problèmes de l'enseignement, la mère de Gianni qui ne sait pas lire les a tout de suite compris. Il suffit pour cela de porter dans son coeur un de ces gosses recalés et d'avoir la patience de jeter un coup d'oeil sur les statistiques.
Car à ce moment-là les chiffres se mettent à gueuler contre vous. Ils disent qu'il y en a des millions de Gianni et qu'il faut que vous soyez bêtes ou méchants.
On ne permet pas au tourneur de ne remettre que les pièces qui sont réussies. Autrement, il ne ferait plus rien pour qu'elles le soient toutes. Vous par contre vous savez que vous pouvez écarter les pièces quand ça vous dit ? C'est pour cela que vous vous contentez de regarder faire ceux qui réussissent tout seuls pour des raisons qui n'ont rien à voir avec votre enseignement. (…)
Aujourd'hui donc arriver en troisième n'est plus un luxe. C'est le minimum de culture commune auquel tout le monde a droit. Ceux qui ne l'obtiennent pas tout entier ne sont pas Égaux.
Vous ne pouvez plus vous retrancher derrière la théorie raciste des aptitudes. Tous les gosses sont aptes à faire leur quatrième et tous sont aptes à toutes les matières. Il est facile de dire à un garçon : « Tu n'est pas fait pour cette matière. » Le garçon accepte parce qu'il est aussi paresseux que le maître d'école. Mais il comprend aussi que le maître lui enlève son égalité.
On ne voit pas où ça mène de dire à un autre : « Tu es fait pour cette matière. » S'il a la passion d'une matière il faut lui interdire de l'étudier. Le traiter de borné et de déséquilibré. On a toujours assez de temps par la suite pour s'enfermer dans les spécialisations.
Si chacun de vous savait qu'il lui fallait à tout prix faire réussir tous ses élèves dans toutes les matières, il faudrait bien qu'il se creuse les méninges pour trouver le moyen de les faire passer.
Moi, je vous paierais à forfait. Tant pour chaque gosse qui s'en tire dans toutes les matières. Ou mieux encore une amende pour chaque gosse qui n'arrive pas à s'en sortir dans une matière. Il faudrait voir alors avec quelle attention vous suivriez Gianni. Comme vous chercheriez dans son regard distrait l'intelligence que Dieu lui a donné tout comme aux autres. Vous vous donneriez plus de mal pour le gosse qui en a le plus besoin, quitte à ce que ce soit au détriment du plus veinard, comme on fait dans toutes les familles. Vous vous réveilleriez la nuit en pensant à lui, et à une nouvelle méthode d'enseignement que vous seriez en train de mettre au point, une méthode qui soit à sa mesure à lui. Si jamais il ne revenait plus vous iriez le chercher chez ses parents. Vous ne vous donneriez pas un moment de répit, parce qu'un enseignement qui laisse partir les Gianni n'est plus digne de porter ce nom.

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Le deuxième sexe. (mis en ligne le 31 mai 2010)

AUDUC (Jean-Louis), Sauvons les garçons !, Paris, Descartes et Cie, 2009, pp. 66-68.

Une femme tire au fusil sur un homme

Qu'on songe seulement aux monômes des années 1960, qui se déroulaient « rituellement » au sortir des résultats du baccalauréat, lorsque des dizaines de milliers de bacheliers de l'époque « jetaient leurs gourmes » en affrontant violemment les forces de police sous l'œil bienveillant de la population et des journaux de tous bords. Et, quel serait aujourd'hui le sort réservé par les institutions et les médias, aux enseignants et aux élèves décrits par l'instituteur Louis Pergaud dans La guerre des boutons, un livre faut-il le rappeler, resté jusque dans les années 1970 au progamme des classes de l'école élémentaire. Nul doute qu'aujourd'hui, la police, les élus, le procureur de la République seraient saisis et que les condamnations pleuvraient… (…)
Le genre masculin (…) est aujourd'hui l'objet de représentations négatives dues, pour l'essentiel, au fait que la violence est désormais inacceptable. Et, la stigmatisation de cette violence est à l'origine de préjugés discriminatoires pour les jeunes des quartiers dits difficiles. Toutes les études récentes menées sur ce point montrent que les responsables des recrutements ou de la mise en place de stages qualifiants dans les entreprises ont une image très valorisée des filles, quelles que soient leurs origines sociales et ethniques ou de leur lieu de résidence, alors qu'ils se méfient des garçons venus des mêmes quartiers.
Cette situation se traduit par un refus de stages ou de contrats d'apprentissage beaucoup plus importants pour les garçons que pour les filles. Le rapport de la Cour des comptes de décembre 2008 sur « La formation tout au long de la vie » constate que : « La recherche d'un stage ou d'un contrat d'apprentissage apparaît toujours plus difficile pour les garçons que pour les filles. (…) Cette situation est d'autant plus choquante, que, comme le dit un directeur de CFA : " Ils ont un parcours difficile. Alors qu'ils veulent rentrer par l'apprentissage dans le monde du travail. Ils prennent des claques, étant refusés dès leur première approche. Cela conforte chez eux une approche négative du monde de l'entreprise ". »
Ces obstacles pèsent sur l'estime de soi de garçons déjà en difficulté qui, en réaction, peuvent valoriser les comportements virils à l'origine de leur exclusion.

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Rien n'est tout blanc. (mis en ligne le 23 mai 2010)

ORSENNA (Erik), Voyage au pays du coton, Paris, Fayard, coll. « Le livre de poche », 2006, pp. 81-82, p. 177, pp. 296-297.

Coton

Neale Stewart a éteint la lumière.
Dans le noir, trois tâches sont apparues, trois lignes verticales, phosphorescentes. Auparavant, il y avait là, dans un bac, sur la grande table du laboratoire, une petite forêt de graminées.
— Qu'est-ce que vous en pensez ?
Ses mots vibrent de contentement.
— Je ne comprends pas. Que se passe-t-il ?
— Notre technique doit être améliorée. Mais nous approchons du but. Prévenez vos amis écologistes européens : nous allons leur faire aimer les modifications génétiques.
Il rallume. Comme si j'avais besoin, pour le comprendre, de toute la clarté possible.
— Voilà. Je vous explique. Les méduses sont de drôles d'animaux. On a découvert qu'à proximité de certaines substances elles s'illuminent. Vous devinez la suite.
Je pris Neale Stewart de poursuivre sa leçon.
— Nous avons introduit des gènes de méduse dans certaines graminées que voici. Nous les avons plantées sur ce terreau que nous avons mélangé avec de la poudre. Oui, de la poudre dont on fait les explosifs…
L'enthousiasme lui fait accélérer son débit.
— Bientôt, grâce à la botanique, on débarassera la planète de toutes les mines enterrées, celles qui fracassent tant de jambes d'enfants. Il suffira de lancer d'avion sur le terrain suspect les semences des plantes modifiées. Une fois poussées et la nuit venue, leur phosphorescence indiquera l'endroit précis où sommeillent ces engins de mort. Merci aux méduses ! Quand je pense que la plupart des gens détestent ces bestioles !

* * *

Les marques, qui résument notre époque, sont jalouses des légendes. Avec quelque raison. Celles-ci distinguent quand celles-là banalisent. Qui rêvera jamais devant une enseigne Sofitel? Plus grave, on devine chez ces marques la haine du divers. Elles tentent de raboter le voyage. Comme si le pareil au même était le comble de la douceur ; alors qu'il n'est q'un avant goût du trépas. Trépas, très pas : beaucoup de rien. Vous avez traversé la moitié de la planète ? Illusion, puisque ce soir vous dormirez dans une chambre en tout point semblable à la précédente. On a beau faire, hisser la voile, sauter d'un avion à un train, on ne quitte jamais ces nouveaux mornes pays qui ont précompté nos nuits et s'appellent Hilton, Hyatt, Sheraton ou Sofitel.

* * *

Il était une fois la patrie

Xénophobie, nationalismes, chauvinismes… Chacun sait que ces maladies plus ou moins aiguës et toutes liées aux territoires n'ont pas disparu de notre planète, que l'hymne universel à la liberté du commerce n'empêche aucunement de très générales pratiques protectionnistes.
Mais que l'amour de la patrie reste aujourd'hui un puissant ressort de la filière cotonnière, voilà qui surprend le voyageur.
De la devise Proud to be an American farmer, qui fleurit sur nombre de cartes de visite texanes, aux chants rituels des récoltants maliens qui redoublent d'efforts pour ne pas voir la production de leur pays dépassée par celle du Burkina Faso ; de l'ouvrier brésilien qui, avec ses camarades, chante chaque soir l'hymne national devant le drapeau, au portefaix chinois qui, du haut de son tricycle bleu, montre fièrement l'affiche proclamant sa petite ville, Datang, capitale mondiale de la chaussette, partout, spontané ou organisé, volontaire ou obligatoire, le patriotisme mobilise les énergies. Et qui, d'abord, a financé le développement de la Chine, sinon les Chinois de la diaspora, Hong Kong, Singapour, Taiwan…
De retour chez lui, le voyageur ne peut que trouver suicidaires l'autodénigrement français et le recul du sentiment européen.
Mondialisation, communication, dématérialisation… Les rengaines de la modernités n'y font rien. L'espace, un espace tangible, lieu de la volonté commune, demeure le premier levier de l'action.

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Autour d'un chat. (mis en ligne le 22 mai 2010)

GRENIER (Jean), Les îles, Paris, Gallimard, 1959, pp. 44-49.

Chat

Mouloud, quand il entra chez nous, avait à peine un mois. Il ressemblait plutôt à un gros rat qu'à un chat. Vif et gai (ce que nous appelons intelligent chez les hommes), il paraissait incertain de sa destinée. Le changement lui plaisait. Il ne tenait pas en place. Comme il venait d'être sevré, il cherchait à mordre les tapis, les chaises, les tentures.

Au bout de quelques jours, il s'attaqua à l'escalier dont les marches étaient beaucoup trop hautes pour lui. Il arrivait bien à poser les pattes de devant sur les degrés mais le reste ne suivait pas. Bientôt il prit l'habitude de monter l'escalier chaque matin et de grimper les deux étages. Arrivé au palier du premier, il poussait un cri pour appeler. Je me levai à moitié endormi pour ouvrir la porte. Il était déjà arrivé sur le seuil. Je m'attendais à le voir entrer précipitamment. Mais non : dès qu'il m'avait vu, il prenait une attitude pleine de dignité et avançait à pas lents et comptés comme un ambassadeur soucieux de représenter son gouvernement, ou comme Bossuet qui, marchant à pas lents sous la pluie, disait : " Un évêque ne court pas. " Puis il prenait son élan et sautait d'un bond sur le lit où je m'étais déjà recouché. Alors, s'approchant de ma tête pour commencer un sommeil qui durait jusqu'à mon lever et même plus avant.

Souvent, couché ainsi dans mon lit, me promenant dans la chambre que sa situation très élevée isolait complètement dans la maison, chambre mansardée bâtie comme une cellule de navire, je me croyais dans une île déserte. Autour de moi, je voyais des tentures, des tapis, des glaces et comme seule ouverture, une étroite fenêtre surélevée.

C'est là que j'ai passé une dizaine d'été à dormir ma vie. Je n'échafaudais pas de projets chimériques mais des projets pratiques dont l'application me semblait inutile.

Ainsi étendu, je passais des heures, des jours, des mois à lire, à écrire ou à rêver. De mon lit ou de ma table, je ne pouvais voir que le plein ciel et les cimes des grands arbres des jardins voisins. J'étais environné des silences qui s'ajoutaient l'un à l'autre : celui de la maison, celui des jardins, celui de la petite ville. J'étouffais sous cette couche d'ouate et j'avais envie de l'arracher.

Le chat restait toute la matinée avec moi. Je lui lançais des boulettes de papier qu'il attrapait et relançait plus loin. Quelles bonnes parties ! Je le voyais s'enfoncer sous le lit, disparaître, reparaître, s'arrêter, repartir. Puis, il oubliait ce qu'il avait poursuivi avec tant de plaisir et sautait sur le bureau devant lequel je lisais. Avec sa patte, il s'amusait à m'empêcher de tourner les pages. D'autres fois il prétendait se coucher sur le livre. Mes lectures, tous ces matins d'été, se ressentaient de sa compagnie. Je n'ouvrais guère que Les Mille et une Nuits. Je ne sortais pas le matin. Quand je sortais je me sentais de mauvaise humeur toute la journée. J'appris cette régle de Mouloud quand il était enfant : il ne sortait sous aucun prétexte. Seulement quand il demeurait ainsi dans ma chambre en train de méditer ce que je lisais, il donnait des signes d'impatience dès onze heures. Je lui ouvrais la porte pour lui permettre de descendre. Moi qui savais que le déjeuner n'était pas prêt, je ne me pressais pas. D'ailleurs, j'avais tout le temps pour moi : celui qui suivrait ma mort aussi incommensurable que celui qui avait précédé ma naissance. Ces heures solaires, si pleines, m'apprenaient que je n'avais rien à attendre ni à perdre.

Cependant j'entendais au rez-de-chaussée, ma mère adresser des réprimandes à Mouloud trop turbulent, qu'elle accusait de gourmandise. Pour elle c'était une faute impardonnable de " vouloir manger entre les repas ". Mouloud attendait donc midi avec la plus grande impatience. Pendant que nous mangions, il se tenait sagement à la cuisine avec la bonne, n'ayant la permission d'entrer à la salle à manger que les jours de fêtes (et encore). Mais s'il n'était pas là, nous parlions de lui et parfois il nous servait de prétexte pour détourner la conversation de tous les écueils qu'elle pouvait rencontrer.

C'est un grand plaisir quand on a vécu près des animaux dans son enfance, de jouir de nouveau de leur compagnie. Je pensais en regardant Mouloud faire la sieste, étendu à l'ombre du palmier. Pourtant les chats que nous avions élevés autrefois ne nous avaient pas encouragés à en avoir d'autres. Tous, sans exception, avaient fini mal. Enfants, ils jouaient dans le jardin mais n'en sortaient pas. Puis, ils s'enhardissaient avec l'âge et menaient une vie de fête et de plaisir. On ne les voyaient plus rentrer le soir. Ils découchaient parfois deux nuits de suite. On avait beau les appeler à la brume, ils ne voulaient revenir qu'à l'heure où ils étaient repus de débauche et de fatigue. Que de nuits inquiètes ils me firent passer dans mon enfance ! Enfin, un jour, c'était fini ; on n'entendait plus parler d'eux. Un voisin, agacé de les voir saccager les fleurs, les avait-il tués ? Ou bien avaient-ils adopté le domicile d'une chatte où ils trouvaient gîte et nourriture ? Tout est mystère dans leur vie.

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Regarde au loin. (mis en ligne le 12 avril 2010)

CHARTIER (Émile), Propos sur le bonheur, LI. Regarde au loin (15 mai 1911), 1925. [Texte intégral en ligne]

Horizon maritime

Au mélancolique je n'ai qu'une chose à dire : « Regarde au loin. » Presque toujours le mélancolique est un homme qui lit trop. L'œil humain n'est point fait pour cette distance ; c'est aux grands espaces qu'il se repose. Quand vous regardez les étoiles ou l'horizon de la mer, votre œil est tout à fait détendu ; si l'œil est détendu, la tête est libre, la marche est plus assurée ; tout se détend et s'assouplit jusqu'aux viscères. Mais n'essaie point de t'assouplir par volonté ; ta volonté en toi, appliquée en toi, tire tout de travers et finira par t'étrangler ; ne pense pas à toi ; regarde au loin.

Il est très vrai que mélancolie est maladie ; et le médecin en peut quelquefois deviner la cause et donner le remède ; mais ce remède ramène l'attention dans le corps, et le souci que l'on a de suivre un régime en détruit justement l'effet ; c'est pourquoi le médecin, s'il est sage, te renvoie au philosophe. Mais, lorsque tu cours au philosophe, que trouves-tu ? Un homme qui lit trop, qui pense en myope, et qui est plus triste que toi.

L'État devrait tenir école de sagesse comme de médecine. Et comment ? Par vraie science, qui est contemplation des choses, et poésie grande comme le monde. Car la mécanique de nos yeux, qui se reposent aux larges horizons, nous enseigne une grande vérité. Il faut que la pensée délivre le corps et le rende à l'Univers, qui est notre vraie patrie. Il y a une profonde parenté entre notre destinée d'homme et les fonctions de notre corps. L'animal, dès que les choses voisines le laissent en paix, se couche et dort ; l'homme pense ; si c'est une pensée d'animal, malheur à lui. Le voilà qui double ses maux et ses besoins ; le voilà qui se travaille de crainte et d'espérance ; ce qui fait que son corps ne cesse point de se tendre, de s'agiter, de se lancer, de se retenir, selon les jeux de l'imagination ; toujours soupçonnant, toujours épiant choses et gens autour de lui. Et s'il veut se délivrer, le voilà dans les livres, univers fermé encore, trop près de ses yeux, trop près de ses passions. La pensée se fait une prison et le corps souffre ; car dire que la pensée se rétrécit et dire que le corps travaille contre lui-même, c'est dire la même chose. L'ambitieux refait mille fois ses discours, et l'amoureux mille fois ses prières. Il faut que la pensée voyage et contemple, si l'on veut que le corps soit bien.

À quoi la science nous conduira, pourvu qu'elle ne soit ni ambitieuse, ni bavarde, ni impatiente ; pourvu qu'elle nous détourne des livres et emporte notre regard à distance d'horizon. Il faut donc que ce soit perception et voyage. Un objet, par les rapports vrais que tu y découvres, te conduit à un autre et à mille autres, et ce tourbillon du fleuve porte ta pensée jusqu'aux vents, jusqu'aux nuages, et jusqu'aux planètes. Le vrai savoir ne revient jamais à quelque petite chose tout près des yeux ; car savoir c'est comprendre comment la moindre chose est liée au tout ; aucune chose n'a sa raison en elle, et ainsi le mouvement juste nous éloigne de nous-mêmes ; cela n'est pas moins sain pour l'esprit que pour les yeux. Par où ta pensée se reposera dans cet univers qui est son domaine, et s'accordera avec la vie de ton corps qui est liée aussi à toutes choses. Quand le chrétien disait : « Le ciel est ma patrie », il ne croyait pas si bien dire. Regarde au loin.

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Un monde de héros ? (mis en ligne le 8 avril 2010)

GARY (Romain), La promesse de l'aube, Paris, Gallimard, 1980, p. 283.

Je suis sans rancune envers les hommes de la défaite et de l'armistice de 40. Je comprends fort bien ceux qui avaient refusé de suivre De Gaulle. Ils étaient trop installés dans leurs meubles, qu'ils appelaient la condition humaine. Ils avaient appris et ils enseignaient « la sagesse », cette camomille empoisonnée que l'habitude de vivre verse peu à peu dans notre gosier, avec son goût doucereux d'humilité, de renoncement et d'acceptation. Lettrés, pensifs, rêveurs, subtils, cultivés, sceptiques, bien nés, bien élevés, férus d'humanités, au fond d'eux-mêmes secrètement, ils avaient toujours su que l'humain était une tentation impossible et ils avaient donc accueilli la victoire d'Hitler comme allant de soi. À l'évidence de notre servitude biologique et métaphysique, ils avaient accepté tout naturellement de donner un prolongement politique et social. J'irai même plus loin, sans vouloir insulter personne : ils avaient raison, et cela seul eût dû suffire à les mettre en garde. Ils avaient raison, dans le sens de l'habileté, de la prudence, du refus de l'aventure, de l'épingle du jeu, dans le sens qui eût évité à Jésus de mourir sur la croix, à Van Gogh de peindre, à mon Morel [le héros des Racines du ciel roman de Romain Gary], de défendre ses éléphants, aux Français d'être fusillés, et qui eût uni dans le même néant, en les empêchant de naître, les cathédrales et les musées, les empires et les civilisations.

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Nostalgie. (mis en ligne le 26 février 2010)

MALET (Léo), Le soleil n'est pas pour nous, Paris, Pocket, 2010, orig. 1946(?), pp. 70-71.

Avenue des Gobelins

Je ne fréquentais pourtant pas les beaux quartiers. Je ne bougeais pour ainsi dire pas de ce sacré XIIIe arrondissement, ainsi numéroté pour porter la poisse. J'allais et venais, tirant la guibole, le long de la ligne de métro qui dresse par endroit son viaduc tout noir sur des piliers arrosés d'urine. Je la suivais de part de d'autre de la place d'Italie, jusqu'au fleuve d'un côté et de la rue de la Santé de l'autre, cette ligne où même les noms des stations prennent une lugubre résonance génératrice de cafard : Glacière… Corvisart… En direction de la Nation, Chevaleret m'a toujours fait penser à un instrument de torture, un chevalet.

Parfois je m'aventurais jusqu'au fond des Gobelins, mais par des rues étroites et obscures, comme honteux. Je redoutais les avenues où l'on rencontre les fillettes de mon âge, correctement vêtues, bien nourries et provocantes. Je sentais leurs regards moqueurs et cruels peser sur moi, depuis mes godasses à la Boileau jusqu'à mes cheveux mal taillés. Il me semblait les voir se pâmer aux bras de petits copains de leur condition, dans le recoin d'une porte cochère, entre la sortie de l'atelier ou du lycée et le retour chez leurs parents. Et moi jamais… jamais ! C'est pour cela que j'empruntais les ruelles tortueuses aux puissantes senteurs de graillon, à la population composée de bicots besogneux, de femmes flétries par les maternités successives, les durs travaux et la misère, et de marmailles en loques.

Le voyage aux Gobelins, c'était déjà par lui-même une grande expédition, mais presque toujours l'amorce d'une plus grande encore. Je m'engageais alors dans la populaire et populeuse Mouffe. Je n'allais jamais plus loin que la place Contrescarpe – encore un nom déchirant, et sournois comme une menace – et puis, toujours dans une atmosphère épaisse de ragoût bon marché, de gaz de cuisine et de poussière intime, je retournais à place d'Italie.

Des ombres inquiétantes rôdaient autour du square.

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Entre nous. (mis en ligne le 20 février 2010)

AUBENAS (Florence), Le quai de Ouistreham, Paris, Éditions de l'Olivier, 2010, pp. 166-169.

En arrivant sur la place, avec la ville dans le dos, il y a une dernière rangée de constructions, un peu disparates, des kiosques, des parkings, des manèges, des échoppes. La plage commence juste derrière, une étendue de sable absolument plate, qui mange les deux côtés de l'horizon, sans qu'on parvienne à en voir la fin. La mer est là, vide et vivante.

Devant le casino, je ne vois rien qui ressemble à une antenne de la médecine du travail. Je cherche, je cours. Je reviens sur mes pas. Je finis par m'arrêter près d'une caravane, devant laquelle je passe et repasse depuis tout à l'heure. Je l'avais prise pour une baraque de cartomancienne. Je grimpe trois marches pour y demander mon chemin. Un écriteau est suspendu à côté de la porte : « Médecine du travail ».

Médecin

Je frappe. J'attends. Un médecin en blouse finit par ouvrir. Il me demande mon nom et, sans autre forme de salutations, annonce : « Je vais vous peser. » Il a l'air infiment las. Je commence à retirer mes chaussures. Quand j'arrive aux chaussettes, il me dit : « Ce n'est pas la peine. Restez comme ça. » Je grimpe sur la balance, avec ma parka et mon sac sur l'épaule. Dans la caravane, règne une demi-pénombre, où je ne distingue que ses yeux aux prunelles errantes, bougeant sans cesse, ne fixant jamais rien. Il esquisse un geste vers une toise, puis renonce.

« Combien vous mesurez ? »

Je retrousse ma manche de parka pour la tension, quelques tests oculaires, une ou deux questions. Je tiens mon menton dans mes mains, par habitude. Il paraît s'animer, pour la première fois. « Ce sont les dents ? Ça vous fait mal, pas vrai ? » Cela a duré cinq minutes. Il me tend ma fiche. « Apte. »

Le soir, au ferry, tout le monde se fout de moi. « Tu croyais quoi ? Qu'il allait te faire une visite ? »

Corinne lève les yeux au ciel. « Ce n'est même pas la peine de penser à changer ses dessous pour aller là-bas. » De toute façon, elle trouve que les médecins sont tous les mêmes, chers et incompréhensibles, difficiles d'accès. Il faut faire des papiers pour les remboursements. Et puis ces rendez-vous, si longs à décrocher ! Cette impression d'être reçue à regret, parce ce qu'on n'a pas d'argent. La dernière fois, elle dit être restée dix minutes, le médecin ne lui a rien dit et, à la fin, « c'était le même prix quand même ». De toutes façons, est-ce qu'ils sont si forts que ça ? Même Guillaume Depardieu, une star pourtant, regardez ce qui lui est arrivé. Tout le monde acquiesce. Suzon a pleuré quand il est mort. « Ces gens-là sont des héros. ». (…)

Suzon va chez les docteurs pour les enfants, ceux-là, oui, ils sont bien. Mais pour soi ? Elle ne fréquente plus que les urgences à Caen. « Il faut prendre la voiture, on attend, mais c'est finalement plus pratique. Tout est sur place au même endroit, on fait les examens d'un coup, pas besoin de revenir et on n'avance pas d'argent. » Elle le dit souvent à son mari. « Tu vois, c'est bien, c'est comme l'hypermarché. » De tout ça, on pourrait parler des heures, c'est un des sujets de conversation préférés.

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L'élite de notre jeunesse. (mis en ligne le 12 février 2010)

LÉVY (Gédéon), « Nos pilotes ne rentrent pas indemnes, 31 décembre 2008 », in Articles pour Haaretz 2006-2009, Paris, La Fabrique, 2010, pp. 138-141.

L'élite de notre jeunesse, les meilleurs éléments de notre armée de l'air sont en train d'attaquer Gaza. (…) En quatre jours, ils ont tué 375 personnes. Ils n'ont pas fait de différence, et ils ne pouvaient pas en faire, entre un membre du Hamas et sa fille, un agent de la circulation et un lanceur de Qassam, une cache d'armes et un dispensaire, le premier étage et le second d'immeubles d'habitation surpeuplés et pleins d'enfants. Selon les rapports, la moitié des morts sont des civils innocents. L'adresse des pilotes n'est pas en cause. Comment pourrait-il en être autrement quand l'arme est un avion et la cible, une bande de terre étroite et surpeuplée ? Nos excellents pilotes ont le triomphe aisé : ils bombardent à tout va, comme dans un vol d'entraînement, sans avoir à craindre la chasse ennemie, ni aucun dispositif anti-aérien.

Difficile de savoir ce qu'ils pensent. La question n'est probablement pas pertinente. Ils sont jugés sur leurs résultats. De toute façon, à plusieurs milliers de pieds d'altitude, ce qu'il voient est aussi impersonnel qu'une tâche d'encre de Rorschach. On vise la cible, on appuie sur bouton, et hop, un nuage de fumée noire s'élève. Encore une « mission accomplie ». (…)

Ils n'ont rien à voir avec ces garde-frontières sadiques qui molestent les Arabes dans les ruelles de Naplouse ou dans la vieille ville d'Hébron, ni avec ces infiltrés déguisés en Arabes qui descendent de sang-froid leurs cibles à bout portant. Ils sont nos meilleurs éléments.

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Ce qui vient. (mis en ligne le 26 janvier 2010)

Comité invisible, L'insurrection qui vient, Paris, La Fabrique, 2009, orig. 2005, pp. 75-76.

Char Abraham M-1

L'Occident aujourd'hui, c'est un GI qui fonce sur Falloudja à bord d'un char Abraham M1 en écoutant du hard rock à plein tube. C'est un touriste perdu au milieu des plaines de la Mongolie, moqué de tous et qui serre sa Carte Bleue comme son unique planche de salut. C'est un manager qui ne jure que par le jeu de go. C'est une fille qui cherche son bonheur parmi les fringues, les mecs et les crémes hydratantes. C'est un militant suisse des droits de l'homme qui se rend aux quatre coins de la planète, solidaire de toutes les révoltes pourvu qu'elle soient défaites. C'est un Espagnol qui se fout pas mal de la liberté politique depuis qu'on lui a garanti la liberté sexuelle. C'est un amateur d'art qui offre à l'admiration médusée, et comme dernière expression du génie moderne, un siècle d'artistes qui, du surréalisme à l'actionisme viennois, rivalisent du crachat le mieux ajusté à la face de la civilisation. C'est enfin un cybernéticien qui a trouvé dans le bouddhisme une théorie réaliste de la conscience et un physicien des particules qui est allé chercher dans la métaphysique hindouiste l'inspiration de ses dernières trouvailles.

L'Occident, c'est une civilisation qui a survécu à toutes les prophéties sur son effondrement par un singulier stratagème. Comme la bourgeoisie a dû se nier en tant que classe pour permettre l'embourgeoisement de la société elle-même, de l'ouvrier au baron. Comme le capital a dû se sacrifier en tant que rapport salarial pour s'imposer comme rapport social, devenant ainsi capital culturel et capital santé autant que capital financier. Comme le christianisme a du se sacrifier en tant que religion pour se survivre comme structure affective, comme injonction diffuse à l'humilité, à la compassion et à l'impuissance, l'Occident s'est sacrifié en tant que civilisation particulière pour s'imposer comme culture universelle. L'opération se résume ainsi : une entité à l'agonie se sacrifie comme contenu pour se survivre en tant que forme.

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Les occuper. (mis en ligne le 2 janvier 2010)

SIMENON (Georges), Maigret voyage, in Tout Simenon, vol. 9, Paris, Omnibus, 2002, orig. 1957, pp. 286-287.

— Savez-vous, commissaire, qu'en première classe on compte trois personnes pour servir un seul passager ?

Sur le pont, en effet, dans les salons, dans les coursives, on rencontrait tout les vingt mètres un membre du personnel, en veste blanche ou en uniforme, prêt à vous rendre un service quelconque. (…)

— Vous le croirez si vous voulez, avait poursuivi le commissaire de bord, le plus difficile, sur un bateau, ce n'est pas de faire marcher les machines, de diriger la manœuvre, de naviguer par gros temps, d'arriver à l'heure dite à New York ou au Havre. Ce n'est pas non plus de nourrir une population égale à celle d'une sous-préfecture, ni d'entretenir les chambres, les salons, les salles à manger. Ce qui nous donne le plus de souci, c'est…

Il avait pris un temps.

— …c'est d'amuser les passagers. Il faut les occuper depuis le moment où il se lèvent jusqu'au moment où ils se couchent, et certains ne se couchent pas avant l'aube…

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À lire après le Réveillon. (mis en ligne le 1er janvier 2010)

CLÉBERT (Jean-Paul), Paris insolite (roman aléatoire), Paris, Attila, 2009, orig.1952, pp. 153-155.

Jean-Paul Clébert

On n'évalue pas a priori le peu de nourriture nécessaire à une vie précaire. Le tout est d'avoir en hiver une soupe chaude par jour et une boule de pain, le reste de l'alimentation devant être composé d'une quantité relativement maigre d'ingrédients divers et imprévisibles, mais dont en général l'hétérogénéité suffit à l'échelle savante des vitamines. Un grand nombre d'aventuriers en chambre ne soutiennent les rythmes mous de leur carcasse qu'en absorbant quatre à cinq fois par jour des potages maggi délayés brûlants dans lesquels ils trempent des croûtes, et particulièrement les jeunes de ces petites piaules d'intellectuels, bordels de la pensée où l'on va se masturber et s'encoconner en chœur dans la confrontation des vérités premières. Et cela n'empêche pas la vie de s'épanouir, au contraire ! Tout au long de la Seine sur trois kilomètres de quais. Tout au fond des vieux quartiers de la rive gauche, nichés comme des hirondelles sous des milliers de toits, ils vivent dans les mêmes chambres de bonne, sans eau si ce n'est celle des chiottes sur le palier, sans air si ce n'est celui d'une lucarne de prison, et sans espace si ce n'est justement d'une cellule, avec les mêmes étagères de bouquins construites à l'aide de planches de caisses, les mêmes lits de camp sur quoi traîne une couverture usée, le même bric-à-brac de ferraille utilitaire, matériel de pauvre camping, et la même décoration de photos découpées dans Life ou de reproductions cartes postales des peintres modernes. J'ai couché dans un nombre incalculable de ces turnes, locataire clandestin ou officiel, y habitant par ricochets et déménageant de l'une à l'autre sans pouvoir me souvenir en quoi celle-ci différait de celle-là. Et j'ai pu apprécier la valeur irremplaçable du thé, consommé là par litres (alors que la demande d'une telle boisson dans un bistrot honnête ferait pour le moins sourciller le loufiat) avec ou sans accompagnement de baguettes et constater que l'on s'en tire à bon compte, c'est-à-dire qu'on y parvient à un état de vie larvaire propre à l'élaboration et à la discussion de problèmes métaphysiques, en ne le payant que d'inconvénients relatifs, à savoir une maigreur esthétique ou un enbompoint dû à l'anémie graisseuse. Il suffit d'avoir un jour de chance trouvé, acheté ou emprunté un réchaud quelconque et de l'entretenir de combustible au prix de sacrifices inévitables, d'avoir des notions intelligentes de gastronomie.

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Nul n'est censé ignorer la loi :

D'un point de vu juridique, sachez que vous êtes autorisé à diffuser des passages littéraires d'auteurs vivants ou décédés au titre du droit de citation (qui suppose que vous mentionnez auteur, titre, lieu d'édition, maison d'édition, date d'édition).
La longueur d'une citation n'est pas définie par la loi mais fait l'objet de la part des éditeurs d'un consensus qui varie de 7/8 lignes à 1/2 pages.
En tant qu'auteur je suis d'avis que la diffusion d'extraits d'un ouvrage est le meilleur moyen de le faire connaître et donc de le faire vendre.
En diffusant des extraits vous rendez service à la culture et vous permettez l'enrichissement relatif de l'auteur (10%), assuré de l'éditeur (35%), et très confortable du distributeur (45%). Sans compter les 19,6% qui reviennent à notre Leviathan bien aimé.

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