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Extraits 2011 - Pierre Aulas
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Extraits 2011

L'hiver est là, Noël approche, restons groupés… (mis en ligne le 10 décembre 2011)

BLIER (Bernard), CARMET (Jean), DEPARDIEU (Gérard), extrait du film Buffet froid de Bertrand BLIER, 1979.

Les trois acteurs, enveloppés dans des couvertures, sont assis dans des chaises longues devant une maison en rondin

MORVANDIAU (Blier) — J'ai froid.
L'ASSASSIN (Carmet) — Moi aussi.
ALPHONSE (Depardieu) — Respirez à fond ! Oxygénez-vous ! Profitez-en ! Pour une fois qu'il pleut pas.
MORVANDIAU — Mais je sens plus mes pieds !
L'ASSASSIN — Moi non plus.
ALPHONSE — Vous avez mis vos grosses chaussettes de laine ?
L'ASSASSIN — Deux paires !
ALPHONSE — Allons faire un tour, ça nous réchauffera !
MORVANDIAU — Non merci. Les sous-bois ça m'inspire pas. Je préfère avancer en terrain découvert. Elle m'angoisse cette forêt.
ALPHONSE — On avait dit que si le temps se levait on irait faire une cueillette.
L'ASSASSIN — Une cueillette de quoi ?
ALPHONSE — De champignons !
MORVANDIAU — Le mec qui me fera bouffer des champignons il est pas encore né. D'ailleurs il va pleuvoir.
ALPHONSE — Buvons un coup de rouge.
MORVANDIAU — Y me fout l'estomac en l'air leur picrate, il est trop vert.
ALPHONSE — Vous êtes chiant les gars !
MORVANDIAU — C'est pas nous qui sommes chiants ! C'est la nature qui est chiante ! Je m'emmerde moi ! J'en ai marre de la verdure ! Tout est vert.
L'ASSASSIN — Si seulement la cheminée tirait correctement on pourrait faire un bon feu.
MORVANDIAU — Pour s'enfumer, comme hier soir !...
ALPHONSE — Y avait du vent !
MORVANDIAU — Mon cul le vent. C'est une cheminée à la con point final !
L'ASSASSIN — Un feu, théoriquement, c'est fait pour chauffer non ?
MORVANDIAU — Évidement.
L'ASSASSIN — Alors comment voulez-vous qu'on se chauffe si il faut ouvrir toutes les fenêtres pour faire partir la fumée !
ALPHONSE — À mon avis ça vient du bois.
L'ASSASSIN — Qu'est-ce qu'il a le bois ?
ALPHONSE — Ben il est humide.
MORVANDIAU — Tout est humide ! J'ai jamais vu un coin aussi humide. Le soir quand je me couche mes draps sont humides. Le matin quand je me réveille, je peux plus arquer, je suis plus qu'douleur ! Tu parles d'une cure ! Je moisis...
ALPHONSE — Faudrait venir l'été...
L'ASSASSIN — Sans moi.
MORVANDIAU — Pour l'instant c'est l'hiver et on se les gèle !
ALPHONSE — Vous êtes vraiment des compagnons... très agréables...
MORVANDIAU — Parce que tu vas nous raconter que tu te sens bien dans ce trou ?!
ALPHONSE — Et pourquoi pas ?... Je respire. L'air est pur. Tout est calme. J'me détends...
MORVANDIAU — Parce que tu trouves ça calme toi ?
ALPHONSE — Ben oui.
MORVANDIAU — Ben merde alors !... Avec tous ces oiseaux à la con il trouve ça calme, lui...
ALPHONSE — Tu préfères les bagnoles ?
MORVANDIAU — Peut-être ! Ils commencent à me taper sur le système ces oiseaux.
ALPHONSE — Bon alors écoutez moi ! Vous m'emmerdez, hein ?! Je vais faire un tour.
MORVANDIAU — Non ! Reste ici ! Fais pas le con !
ALPHONSE — Pourquoi !
MORVANDIAU — Faut pas se séparer !
ALPHONSE — Mais pourquoi ? Pourquoi bordel ?!
MORVANDIAU — J'en sais rien. Un pressentiment.
ALPHONSE — Mais un pressentiment de quoi ?
MORVANDIAU — Un mauvais pressentiment. Faut rester groupé. Je le sens.
ALPHONSE — C'est vraiment le troisième âge...

Écouter la bande-son du film :

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De l'inconvénient d'une "science" historique (mis en ligne le 14 août 2011)

NIETZSCHE (Friedrich), Seconde considération inactuelle. De l'utilité et des inconvénients de l'histoire pour la vie, Édition électronique v.1.0 : Les Échos du Maquis, 2011 (orig. 1874), pp. 40-41. (trad. Henri Albert) [Disponible sur internet]

Rembrant, Philosophe en méditation, 1632, Louvre

Tout peuple, tout homme qui veut arriver à maturité, a besoin d'illusions protectrices, d’un nuage qui l’abrite et l’enveloppe. Aujourd’hui cependant on a horreur de la maturité, parce que l’on fait plus de cas de l’histoire que de la vie. Bien plus, on se glorifie de ce que « la science commence à régner sur la vie ». Il est possible que l’on finisse par en arriver là, mais il est certain qu’une vie ainsi régentée ne vaut pas grand-chose, parce qu’elle est beaucoup moins « vie », et porte en germe moins de vie à venir que la vie de jadis, régie non par le savoir, mais par l’instinct et par de puissantes illusions. On nous objectera que notre temps ne doit pas être l’ère des personnalités accomplies, mûries, harmonieuses, mais bien celle d’un travail collectif, le plus productif possible. Cela revient à dire que les hommes doivent être dressés en vue des besoins de notre temps, afin qu’ils soient en mesure de mettre la main à la pâte qu’ils doivent travailler à la grande usine des « utilités » communes avant d’être mûrs, et même afin qu’ils ne deviennent jamais mûrs, – car ce serait là un luxe qui soustrairait au « marché du travail » une quantité de force. On aveugle certains oiseaux pour qu’ils chantent mieux : je ne crois pas que les hommes d’aujourd’hui chantent mieux que leurs grands-parents, mais ce que je sais, c’est qu’on les aveugle tout jeunes. Et le moyen, le moyen scélérat qu’on emploie pour les aveugler, c’est une lumière trop intense, trop soudaine et trop variable. Le jeune homme est promené, à grands coups de fouet, à travers les siècles : des adolescents qui n’entendent rien à la guerre, aux négociations diplomatiques, à la politique commerciale, sont jugés dignes d’être initiés à l’histoire politique. Et, de même que le jeune homme galope à travers l’histoire, l’homme moderne galope à travers les musées, ou court entendre des concerts. On sent bien que telle musique sonne autrement que telle autre, que telle chose produit une autre impression que telle autre. Or, perdre de plus en plus ce sentiment de surprise, ne plus s’étonner démesurément de rien, enfin se prêter à tout, – voilà ce qu’on appelle le sens historique, la culture historique. À parler franc, la masse des matières de connaissance qui nous arrivent de toute part est si formidable, tant d’éléments inassimilables, exotiques, se poussent violemment, irrésistiblement, « tassés en hideux monceaux », pour trouver accès dans une jeune âme, que celle-ci n’a d’autre ressource, pour se défendre de cette invasion, qu’une hébétude volontaire. Chez des natures douées à l’origine d’une conscience plus subtile et plus forte, un autre sentiment ne tarde pas à se faire jour : le dégoût. Le jeune homme est devenu un sans-patrie, il doute de toutes les coutumes et de toutes les idées. Il le sait bien à présent : autres temps, autres moeurs ; peu importe donc ce que tu es. Dans une mélancolique atonie, il laisse défiler devant lui une opinion après l’autre, et il comprend l’état d’âme et la parole de Hölderlin, après la lecture de l’ouvrage de Diogène Laërce sur la vie et la doctrine des philosophes grecs : « Une fois de plus j’ai ressenti cette impression souvent éprouvée déjà, que ce caractère transitoire et éphémère des pensées et des systèmes de l’homme m’affecte d’une manière plus tragique que ce que l’on nomme les vicissitudes de la vie réelle. » Non, une telle inondation historique, abêtissante et violente, n’est certainement pas indispensable à la jeunesse, ainsi que le montre l’exemple des anciens ; bien plus elle est un danger, et un danger des plus graves, comme le montre l’exemple des modernes.

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Avant les Lumières… (mis en ligne le 7 août 2011)

VAUBAN (Hervé), Lettre à Louvois du 15 décembre 1671, cité dans ROUSSET (Camille), Histoire de Louvois, vol. 1, Paris, 1862 , pp. 316-317. [Disponible sur internet]

Accusé à tort de prévarication par deux de ses ingénieurs, Vauban écrit une lettre à Louvois qui vaut d'être connue, tant pour son contenu que pour son style.

Timbre à l'effigie de Vauban

Il est de la dernière conséquence d'approfondir cette affaire, tant à l'égard du préjudice que le service du roi en peut recevoir, si ces messieurs ont dit vrai, que de la justice que vous devez à ceux qui, pour faire leur devoir trop exactement, sont injustement calomniés. Recevez donc, s'il vous plaît, toutes leurs plaintes, monseigneur, et les preuves qu'ils offrent de vous donner. Que si vos grandes affaires vous occupent trop, commettez-y quelque honnête homme qui examine bien toutes choses à fond et qui vous en rende compte après ; car, encore une fois, il est de la dernière conséquence d'approfondir cette affaire. Ne craignez point d'abimer Montgivrault et Vollant, s'ils sont trouvés coupables. Je suis sûr qu'ils n'appréhendent rien là-dessus (…). Quant à moi, qui ne suis pas moins accusé qu'eux, et qui, peut-être, suis encore plus coupable, je vous supplie et vous conjure, monseigneur, si vous avez quelque bonté pour moi, d'écouter tout ce que l'on vous pourra dire contre, et d'approfondir, afin d'en découvrir la vérité ; et si je suis trouvé coupable, comme j'ai l'honneur de vous approcher de plus près que les autres, et que vous m'honorez de votre confiance plus particulière, j'en mérite une bien plus sévère punition. Cela veut dire que, si les autres méritent le fouet, je mérite du moins la corde ; j'en prononce moi-même l'arrêt, sur lequel je ne veux ni quartier ni grâce. Mais aussi, si mes accusateurs ne peuvent pas prouver ou qu'ils prouvent mal, je prétends que l'on exerce sur eux la même justice que je demande pour moi. Et sur cela, monseigneur, je prendrai la liberté de vous dire que les affaires sont trop avancées pour en demeurer là ; car je suis accusé par des gens dont je saurai le nom, qui ont semé de très-méchants bruits de moi ; si bien qu'il est nécessaire que j'en sois justifié en toute rigueur. En un mot, monseigneur, vous jugez bien que, n'approfondissant point cette affaire, vous ne me sauriez rendre justice ; et ne me la rendant point, ce serait m'obliger à chercher les moyens de me la faire moi-même, et d'abandonner pour jamais la fortification et toutes ses dépendances. Examinez donc hardiment et sévèrement, bas toute tendresse ; car j'ose bien vous dire que, sur le fait d'une probité très-exacte et d'une fidélité sincère, je ne crains ni le roi, ni vous, ni tout le genre humain ensemble. La fortune m'a fait naître le plus pauvre gentilhomme de France ; mais, en récompense, elle m'a honoré d'un cœur sincère, si exempt de toute sorte de friponneries, qu'il n'en peut même souffrir l'imagination sans horreur. Et là-dessus je suis, monseigneur, avec le plus profond respect du monde, votre très humble, très obéissant et très obligé serviteur.

Écouter la lecture de la lettre par Philippe Meyer (France culture, 7 décembre 2010) :

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À bicyclette… (mis en ligne le 31 juillet 2011)

KEMPF (Hervé), Comment les riches détruisent la planète, Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 2007, pp. 41-43.

Clochard devant la gare d'Austerlitz

La misère est si répandue qu'elle est d'une ennuyeuse banalité. (…) Tenez, voici une des innombrables cartes de la misère, celle que dessine l'itinéraire matinal que j'emprunte pour me rendre à mon travail, à Paris. Rue de Buzenval, quand la poste ouvre, une Roumaine tient la porte, proposant le journal l'Itinérant. De l'autre côté de la rue, dans une encoignure du mur, trois hommes d'une trentaine d'années s'installeront dans la matinée pour une interminable palabre arrosée de cannettes de bière ou de vin rosé. À l'entrée du métro, par intermittence, une femme aux cheveux gris et courts fait la manche. Je descends la rue de Montreuil puis la rue du Faubourg-Saint-Antoine sans plus rencontrer de pauvres hères – mais si j'allais à droite, au coin de la rue Faidherbe et de la rue Chanzy, je croiserais dans le coin d'un immeuble une des tentes, distribuées pendant l'hiver 2005 par Médecins du monde, qui donnent un semblant de toit aux sans-abri. Tournant sur l'avenue Ledru-Rollin, je retrouve des miséreux sur le coin du pont qui part vers le quai d'Austerlitz : un groupe s'est implanté depuis plusieurs mois. Des hommes assez jeunes qui, dans la journée, interpellent les passants, les priant de déposer une obole dans une boîte de conserve accrochée par une ficelle au bout d'une baguette – ils pêchent la pièce. De l'autre côté de la place, avant l'arrêt de bus, un soupirail de métro exhale un nuage de chaleur. Il est rare qu'il n'y ait pas là un homme allongé, sans couverture, dormant sur la grille, à deux pas du vacarme et des pots d'échappement de l'intense circulation de cet endroit. Rue Buffon, en face du jardin des Plantes, des hommes sommeillent souvent dans des sacs de couchage à l'entrée d'un immeuble en recul sur la rue, et qui forme ainsi un recoin accueillant. Moins confortables, les grilles des soupiraux plus haut dans la rue, à droite, sont parfois occupés par des vagabonds, sans autre matelas qu'une plaque de carton. Auparavant, il y avait aussi dans le secteur un gars qui inspectait les poubelles avant le passage de la benne à ordures, mais je ne l'ai pas vu depuis longtemps. Le prochain jalon sur ce circuit d'infortune que parcourt mon vélo se situe rue Broca où, sous le pont du boulevard de Port-Royal, une quasi-maison s'est installée : c'est une chambre à coucher sans murs, meublée d'un grand matelas, d'un canapé défoncé, et d'un assemblage hétéroclite de sacs de plastique, de plaques de carton et de Caddies pleins d'objets de récupération. J'arrive au journal qui m'emploie. Naguère deux clochards avaient installé sous le métro aérien une improbable cabane où ils passaient leurs journées au milieu d'un amoncellement d'objets mimant un foyer en dur. Le méchant loup a dû passer par là, et souffler très fort sur la maison de fétus, il n'y a plus rien. Je suis certain que, comme moi, mes camarades journalistes se disaient, avec un pincement quelque part, qu'il y avait là un petit papier à faire, un de ces croquis qui disent tant de choses sur le monde. Mais là, sous nos yeux, trop facile… Trop banal.
La misère. Les pauvres. Et caetera.

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Bronzons avec recul. (mis en ligne le 6 juillet 2011)

PASTOUREAU (Michel), Noir. Histoire d'une couleur, Paris, Seuil, 2008, pp. 196-198.

Exposition Soulage, Centre George Pompidou, octobre 2010

À plus d'un titre, l'évolution des pratiques de bronzage constitue un document instructif pour l'historien des couleurs. Elle obéit à des rythmes cycliques et à des mouvements de balancier qui ne sont pas très différents de ceux qui affectent les modes vestimentaires : cycles longs entrecoupés de cycles plus courts, et système de valeurs changeant d'un milieu social à l'autre. Dans l'Europe moderne, l'histoire du bronzage peut se découper en trois périodes. Sous l'Ancien Régime et encore dans la première moitié du XIXe siècle, les personnes appartenant à l'aristocratie ou à la « bonne société » se doivent d'avoir la peau la plus claire et la plus unie possible afin de ne pas être confondues avec les paysans. Ces derniers, travaillant au grand air et au soleil, ont en effet un teint cuivré, une peau rubiconde, parfois semée de taches foncées : c'est affreux ! Dans les œuvres littéraires, un paysan est souvent un personnage rougeaud, et un ancien paysan enrichi ne peut cacher ses origines en raison de la couleur indélébile de sa peau. Être bien né, c'est alors avoir le « sang bleu », c'est-à-dire avoir la peau si pâle et translucide qu'elle laisse deviner les veines. Mais tout change dans la seconde moitié du XIXe siècle : l'essentiel n'est plus de se distinguer du paysan mais de l'ouvrier, qui travaille à l'intérieur ou sous terre et dont la peau ne voit jamais les rayons du soleil. Son teint est pâle, grisâtre, inquiétant. Cette même « bonne société » recherche donc le soleil et le grand air, commence à fréquenter le bord de mer (plus tard la montagne) : il devient de bon ton d'afficher un teint hâlé, une peau lisse et bronzée. Ces pratiques et ces valeurs nouvelles vont en s'accentuant au fil des décennies et touchent peu à peu les classes moyennes aisées : surtout, surtout, ne pas être pris pour un ouvrier ! Cela dure plusieurs décennies. Toutefois, après la Seconde Guerre mondiale, lorsque les vacances au bord de la mer et la pratique des sports d'hiver se démocratisent et puis s'étendent, dans les années 1960-1970, à une partie des classes modestes, la « bonne société » tourne progressivement le dos au bronzage, désormais à la portée de tout le monde, ou presque. Le grand chic redevient de ne pas être bronzé, surtout si l'on rentre de la mer ou de la montagne. Seuls les parvenus et les starlettes – deux catégories sociales ridicules – et les gens très ordinaires continuent de le faire. Peut-être plus pour très longtemps, car aujourd'hui la multiplication des cancers de la peau et des maladies dues à l'exposition volontaire au soleil font reculer le bronzage. Celui-ci est devenu dangereux s'il est obtenu par des moyens naturels et grotesques s'il l'est par des moyens artificiels.

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Couleur préférée ? drôles d'enfants. (mis en ligne le 26 juin 2011)

PASTOUREAU (Michel), Bleu. Histoire d'une couleur, Paris, Seuil, coll. « Points », 2002 (orig. 2000), pp. 149-150.

Cravate couleur bleu Klein

Les nombreux témoignages utilisables vont tous dans le même sens : le bleu est partout (ou presque partout) la couleur préférée. Et lorsque dans les années 1890-1900 de véritables sondages d'opinion sont effectués, les chiffres montrent que l'écart entre le bleu et les autres couleurs est considérable. Il l'est resté jusqu'à aujourd'hui.
Toutes les enquêtes d'opinion conduites depuis la Première Guerre mondiale autour de la notion de « couleur préférée » montrent en effet, avec une belle régularité, que sur cent personnes interrogées, tant en Europe occidentale qu'aux États-Unis, plus de la moitié cite le bleu comme première couleur. Viennent ensuite le vert (un peu moins de 20%), puis le blanc et le rouge (autour de 8% chacun), les autres couleurs se situant plus loin.
Tels sont les chiffres en Occident pour la population adulte. Chez les enfants, l'échelle des valeurs est sensiblement différente. Elle est en outre plus variable selon les pays et selon les âges, et ne présente pas dans la durée la même stabilité : contrairement à ce qui se passe pour les adultes, ce qui était vrai dans les années trente ou dans les années cinquante ne l'est plus tout à fait aujourd'hui. Cependant, c'est toujours et partout le rouge que les enfants citent en tête, devant soit le jaune, soit le bleu. Seul les grands enfants – au-dessus de dix ans – expriment parfois des préférences plus marquées pour les couleurs dites « froides », comme le font majoritairement les adultes. Dans les deux cas, en revanche, on n'observe aucune différence entre les sexes. Les chiffres sont identiques entre les filles et les garçons comme ils sont identiques pour les hommes et pour les femmes. De même, l'influence des classes ou des milieux sociaux, voire des activités professionnelles, semble faible sur les réponses obtenues. La seule distinction pertinente vient de l'âge.

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Ce si beau métier que personne ne veut faire. (mis en ligne le 25 juin 2011)

ALAIN, « Le métier d'instituteur », in Propos d'un normand, n°2418, 31 octobre 1912. Republié dans L'instituteur et le sorbonagre, Paris, Mille et une nuits, 2011, pp. 108-110.

Alain (1868-1951)

On donne comme évident que l'instituteur a des avantages que le travailleur ou l'employé de commerce n'ont pas. Je vois bien que l'instituteur a six semaines de vacances en une fois, des jours de congé, et une petite retraite à soixante ans ; mais il ne faudrait pas d'après cela le comparer au chien gras de la fable, qui est attaché quelquefois, mais qui, en revanche, connaît le bon sommeil et les bons morceaux. Le métier d'instituteur est à mes yeux parmi les plus durs. Songez qu'il faut parler haut et clair pendant des heures ; songez que la plus petite marque de fatigue est immédiatement saisie par tout le jeune bataillon, avide de liberté, de jeux et de bruit. Il faut être un peu du métier pour comprendre toutes ces difficultés-là. Les classes sont souvent trop nombreuses ; souvent aussi une partie de ce petit peuple manque de politesse ; les moyens de discipline sont extrêmement faibles ; il faut se faire aimer et se faire craindre en même temps. Cela suppose une tenue et une surveillance de soi constantes ; et l'on peut, sans aucune exagération, comparer l'instituteur au dompteur, dont l'attention ne peut pas dormir un seul petit moment. Ceux qui jugent les enfants réunis d'après un enfant isolé, et croient que l'homme fait a un ascendant naturel sur soixante gamins, ceux-là ne connaissent pas le métier. Cette attention toujours éveillée, et voltigeant sans repos sur soixante petites têtes, voilà déjà un travail sans analogue. Mais ce n'est pourtant qu'un accessoire dans le métier. Il faut expliquer sans cesse, c'est-à-dire surveiller en même temps une suite d'idées et d'expressions. Et c'est encore une erreur de croire que la routine puisse s'en mêler. On n'apprend point à parler convenablement sans réfléchir ; et en voici une preuve qui sera sensible à tous ceux qui ont occasion de répéter plusieurs fois la même conférence ; on s'aperçoit aisément, dans des occasions de ce genre, que ce qui n'est pas inventé et improvisé sonne mal, et que tout ce qui est récité s'interpose comme un brouillard entre l'orateur et l'auditoire ; sans compter que l'on s'expose à des erreurs de mots ridicules, comme j'ai vu chez des professeurs qui lisaient le même cours depuis plus de dix ans. J'ai souvenir d'un pauvre homme qui lisait des choses sur Pascal, tous les ans les mêmes choses, et qui disait Jean-Jacques Rousseau au lieu de Jésus-Christ. Il était méprisé ; à l'école primaire, on l'aurait sifflé.
Il faut donc compter, en dehors du double effort que je dis, un travail de préparation qui fait que le temps du repos est encore pris, en partie, par l'attention et la réflexion, et si vous pensez que c'est bien facile, essayez de faire à votre garçon deux ou trois leçons d'astronomie tout à fait élémentaires ; vous verrez que savoir et expliquer sont deux choses.
Disons enfin, pour ne rien oublier, qu'un employé de commerce a des espérances sans fin, comme l'événement le fait souvent voir, dès qu'il s'intéresse à ce qu'il fait ; tandis que l'instituteur doit borner ses ambitions. Au surplus, si le métier d'instituteur était privilégié, comme on dit, nous aurions dix candidats pour un poste, et c'est ce qui n'est point.

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Des modes… (mis en ligne le 8 mai 2011)

DONZELOT (Jacques), La police des familles, Paris, les éditions de minuit, coll. « Critique », 1977, pp. 199-200.

Petit enfant entre deux parents

Lorsque dans les années cinquante la question de la libéralisation de la sexualité et celle de la procréation volontaire reviennent sur la scène politique, les termes du débat sont fondamentalement changés par l'effet de la rencontre tactique entre d'une part la politique qualitative des familles aisées, leur repli sur elle-même, la recherche d'une optimisation de leurs liens internes et d'autre part les enseignements adaptés de la psychanalyse et de tous ses dérivés. De lieu de résistance à des normes médicales qui menaçaient son intégrité et le jeu de ses privilèges, la famille bourgeoise est devenue leur meilleure surface de réception. Plus besoin d'une décision centrale puisque l'appel vient de ces micro-foyers d'initiative, de cette périphérie qu'est la famille elle-même. Le contrôle des naissances, la psycho-pédagogie, le souci de la vie relationnelle s'ajoutent au magasin déjà fourni de la « qualité de vie » bourgeoise. Passé un moment de recul, ils fonctionnent parfaitement dans ce micro-milieu déjà organisé aux XVIIIe et XIXe siècles sur le modèle du libéralisme spontanéiste, de la faculté contractuelle. La « libération protégée » qui caractérisait l'éducation des enfants s'épanouit avec délices dans les applications des enseignements Decroly, Montessori, Spitz et surtout de Freud. Les bonnes lectures pour éviter de traumatiser les enfants, les bonnes adresses lorsqu'il y a un problème, tout cela prolonge du déjà-vu, du déjà-fait : le resserement tactique des parents autour des enfants contre les préjugés éducatifs et les maladresses des domestiques, contre les dangers et les corruptions de la rue. Le contrôle des naissances, la « libération » de la femme prennent appui sur sa vieille vocation sociale, cette fonction d'ambassadrice de la culture. Et naturellement comme autrefois, c'est sur les familles ouvrières, les familles « démunies », qu'elles vont exercer leur missionnariat dans la propagation de ces nouvelles normes qui les font si bien vivre. La « liberté sexuelle », le contrôle des naissances, l'exigence relationnelle, la psycho-pédagogie seront diffusés suivant les mêmes modalités, selon le même interventionnisme technocratique dont on a usé autrefois pour vendre les caisses d'épargne et la scolarisation : l'incitation promotionnelle et la culpabilisation conséquente des familles qui, par leur résistance, gâchent les chances de leurs membres. Dans le lancement du Planning familial retentit l'écho d'un discours vieux de plus de deux siècles, celui de ces hommes et de ces femmes qui avaient entrepris de lutter contre l'obscurantisme des mœurs, de libérer les masses de leurs entraves mentales, de leurs misères autrefois matérielles et morales, maintenant sexuelles et affectives, pour qu'ils fassent moins d'enfants et surtout moins d'inadaptés.

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Autre temps ? (mis en ligne le 7 mai 2011)

FRIEDAN (Betty), La femme mystifiée, Paris, Denoël, 1975 (orig. 1963), pp. 236-237. (trad. Yvette Roudy)

J'ai rendu visite à un homme qui recevait près de un million de dollars par an pour se livrer sur les femmes à des « manipulations » psychologiques à des fins commerciales. En 1945, cet homme avait commencé au bas de l'échelle, au sein d'un organisme officieux d'intoxication psychologique et n'a cessé depuis de grimper. Les quartiers généraux de cette institution sont situés dans une résidence princière sur les hauteurs de Westchester. Les murs d'une pièce aussi grande qu'une salle de bal de deux étages sont couverts de rayonnages métalliques abritant un millier d'études de toutes sortes effectuées pour le compte d'industries et de milieux d'affaires, et trois cent mille interviews prises pour la plupart auprès de ménagères américaines.
J'ai eu accès à tous les documents et j'ai pu tout utiliser à l'exception de ce qui relevait du domaine confidentiel de certaines compagnies. Il n'y avait rien à cacher, rien qui pût faire rougir, me dit cet homme ; pourtant l'esprit qui avait dirigé ces études approfondies transparaissait en filigrane, un esprit sagace, allégrement et pleinement conscient du vide, de la stérilité de la plupart des vies de ménagères, de leurs existences sans but, de leur vie sexuelle sans joie. Avec cynisme, ce précieux serviteur de puissances cachées m'expliqua le but de la politique de la femme au foyer ; il me montra que le vide créé par son manque de personnalité, sa disponibilité pouvait être comblée par un pouvoir d'achat en dollars.
Convenablement manipulée (« il ne faut pas avoir peur des mots »), la femme américaine peut trouver, dans le besoin d'acheter que nous créons en elle, un palliatif à ce manque de personnalité, de but à ce desséchement et à cette insatisfaction sexuelle que nous lui connaissons.
On dira avec orgueil que 75% du pouvoir d'achat aux États-Unis était détenu par les femmes et ce fait m'apparut tout à coup dans ses vraies dimensions : les femmes américaines étaient les victimes de ce cadeau empoisonné.

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Vu en 2006. (mis en ligne le 6 mai 2011)

DUPIN (Éric), Une société de chien. Petit voyage dans le cynisme ambiant, Paris, Seuil, 2006, pp. 45-47.

Caméra de télévision

Sarkozy ne vise pas à faire partager aux citoyens une « certaine idée » de leur pays. Il se pose plutôt en manager public offrant ses services aux électeurs. Dans son esprit, l'homme politique moderne doit répondre aux inquiétudes, soucis et attentes diverses de la population sans se soucier de construire une improbable cohérence d'ensemble. Sarkozy ne se moque pas seulement des idéologies mais aussi des projets collectifs. Pour l'efficacité glaciale qu'il revendique, les idées sont d'inutiles fardeaux. Seules comptent les « propositions », faites au coup par coup, au gré des circonstances et des opportunités. C'est ainsi que Sarkozy s'emploie à découper la société en tranches. S'inspirant de méthodes en vogue depuis belle lurette aux États-Unis, il adresse à chaque catégorie de Français un discours adapté à ses priorités. Qui songera à dresser l'inventaire de ses contradictions ? (…)
Avec François Hollande, son compère en cynisme moderne, il a pour une bonne part bâti sa carrière politique en cultivant un intense copinage journalistique.
La recette est d'une simplicité biblique : multiplier les confidences et les indiscrétions en tous genres, informer en temps réel les médias de ce qui se trame en coulisse en échange d'une présentation complaisante de vos propres œuvres. Ces dirigeants savent encore flatter les journalistes, dont beaucoup appartiennent à l'espèce des ambitieux de second rang qui jouissent d'approcher les puissants. (…) La méthode a fait ses preuves. Rare sont les organes de presse qui n'ont pas cédé à la complaisance à son égard.

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À contre saison. (mis en ligne le 5 mai 2011)

THIERRY (Albert), L'homme en proie aux enfants, Paris, éditions Fabert, 2010 (orig. 1909), p. 128.

Les hommes, qui parlent et qui écrivent, ne sentent presque plus. Les enfants sentent, mais ils ne savent ni écrire ni parler. Apprendrons-nous jamais comment l'immense Nature se peint à leurs yeux vierges ?
L'automne est variable, mais languide en octobre et pesant en novembre. Certaines minutes, à la Toussaint, quand le crépuscule débute, nous arrêtent tous dans un ravissement subit : à droite, les tilleuls de la route et les lueurs reflétées de l'Orient palpitent dans le rose ; à gauche, l'érable et le marronnier agitent leurs feuilles rouges au soleil comme la flamme d'un brasier : la classe alors semble contenue en deux murs de lumière, et les enfants sourient de se voir les un aux autres des auréoles… Mais bientôt s'obscurcissent les jours. Alfred, qui pourtant est à la plus haute fenêtre près du couchant, réclame : « Msieu, on ne peut plus écrire. » On n'écrit donc plus. La nuit comme une source d'encre coule dans les encoignures. Les paroles se ralentissent dans l'ombre. Plus souvent encore une musique infinie de pluie les orchestre : pluie sur les tuiles, pluie sur les branches, pluie sur les vitres grises et blanches… Et ceux qui demeurent loin se font des signes, se taisent, et puis regardent aux murs leurs petits capuchon qui pendent.

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Plaisir et/ou argent. (mis en ligne le 4 mai 2011)

CRAWFORD (Matthew B.), Éloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail, Paris, La découverte, 2010, pp. 224-225. (trad. Marc Saint-Upéry)

Notice de démontage d'un carburateur

Il existe une expérience classique de psychologie (…). On distribue des marqueurs à des enfants qui aiment dessiner et on les encourage à s'en servir. Une partie des enfants sont informés à l'avance qu'ils vont recevoir une récompense pour leur dessin (un diplôme avec un sceau doré et un ruban), tandis que les autres s'activent sans aucune perspective de gratification finale. Au bout de quelques semaines, on constate que les bénéficiaires de la récompense dessinent avec moins d'enthousiasme spontané et que leurs dessins sont de moins bonne qualité, tandis que les enfants non récompensés continuent à prendre plaisir à cette activité et que leurs dessins sont de meilleure qualité. Les psychologues émettent ainsi l'hypothèse que lorsque l'intérêt de l'enfant, qui n'avait auparavant besoin d'aucune justification, commence à se déplacer vers une gratification externe, cela réduit son intérêt intrinsèque pour l'activité entreprise. Ce qui veut dire qu'une gratification externe peut affecter la façon dont un individu perçoit ses propres motivations, en fonction d'une logique de prophétie autoréalisatrice. C'est sans doute un effet similaire qui explique le fait souvent observé que, quand vous faites d'un hobby votre moyen de subsistance, il devient généralement moins gratifiant. De la même façon, l'intellectuel qui poursuit une carrière universitaire tend à se professionnaliser à l'excès et parfois à cesser de penser. (…)
Il faudrait alors en conclure qu'une telle absorption gratifiante serait hors de portée de toute activité entreprise dans le but de gagner de l'argent. Car si l'argent est indéniablement un bien, il ne l'est pas de façon intrinsèque, il exprime une puissance générique, et sa valeur flotte indépendamment de toute évaluation spécifique susceptible de retenir notre attention et de stimuler notre activité. Le fait de garder à l'esprit pendant l'activité de travail un bien spécifique à atteindre ultérieurement (une opportunité d'escalader l'Everest, par exemple) ne résout nullement le problème. De telles anticipations imaginaires ne peuvent pas donner du sens au travail lui-même ; bien au contraire, elles risquent de nous aliéner encore plus par rapport au dit travail. Et malheureusement, cette forme d'aliénation est peut-être justement ce que nous cherchons.

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3,7% de HLM. (mis en ligne le 25 avril 2011)

PINÇON (Monique et Michel), Le président des riches. Enquête sur l'oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy, Paris, Édition Zones, 2010. [Texte intégral en ligne]

Intérieur d'hôtel, à Neuilly-sur-Seine

L’attribution des logements sociaux mise en œuvre pour les rares logements de Neuilly tient du « fog » londonien. (…)
Les résultats de notre enquête sont édifiants. Les Neuilléens peuvent être sereins : dans leur ville, ce n’est pas du parc HLM que pourra venir le danger de la mixité sociale car il abrite des familles plutôt aisées, qu’on ne s’attend pas trouver dans le logement dit social : dirigeants de sociétés, médecins, avocats, magistrats ou experts comptables. Pour choquante qu’elle soit, la sociologie huppée des HLM de Neuilly peut parfaitement être en phase avec la loi. Bien des locataires aisés habitent en effet dans des appartements dont l’attribution n’était soumise à aucune condition de revenu au moment de l’entrée dans les lieux. C’est le cas des ILN, immeubles à loyer normal, qui s’élèvent au 28, boulevard du Général-Leclerc et au 17-23, rue Ybry. Leur statut leur permet d’être comptabilisés au titre de la loi SRU en tant que logements locatifs aidés. Ainsi, le trésorier le l’UMP des Hauts-de-Seine assurait au Monde 2 avoir obtenu son logement en 1988, alors qu’il n’exerçait pas encore de responsabilité politique, dans des conditions « tout à fait normales ».
Des jeunes gens bien nés, dont la famille est connue du maire, peuvent très bien demander à leur majorité un logement social et l’obtenir en toute légalité. Ils n’ont en général encore que peu ou pas de revenus personnels. C’est le cas d’Alexandre Balkany, dont nous découvrons le passage dans les logements sociaux des 18 et 20, rue Garnier. Il a déménagé après sept années passées dans cet immeuble coquet. Comme on l’a vu, sa mère, Isabelle Balkany, est l’actuelle vice-présidente UMP du conseil général des Hauts-de-Seine. Patrick Balkany, son père, après avoir été lui aussi vice-président du conseil général des Hauts-de-Seine (1982-1988) et président de l’office HLM du département (1985-1988), est député-maire UMP de Levallois-Perret. Le couple fait partie des amis de longue date du président Sarkozy.

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Échange. (mis en ligne le 20 avril 2011)

PENNACHIORI (Daniel), Chagrins d'école, Paris, Gallimard, coll. « Nrf », 2007, pp. 291-292.

Un des éléments du « ça » auquel le jeune professeur d'aujourd'hui n'est pas préparé, c'est le face-à-face avec une classe d'enfants clients ! Certes, il en fut un lui-même et ses propres enfants en sont, mais de cette classe, il est le professeur. En tant que professeur il ne ressent pas la dette d'amour qui émeut son cœur de père. L'élève n'est pas un enfant désiré au point de faire fondre de gratitude les membres du corps enseignant. Ici, on est à l'école, au collège, au lycée, pas en famille, pas dans une galerie marchande : on n'exauce pas des désirs superficiels par des cadeaux, on satisfait des besoins fondamentaux par des obligations. Besoins de s'instruire d'autant plus difficile à combler qu'il faut d'abord les éveiller ! Rude tâche pour le professeur, ce conflit entre les désirs et les besoins ! Et douloureuse perspective pour le jeune client, avoir à se préoccuper de ses besoins au détriment de ses désirs : se vider la tête, pour se former l'esprit, se débrancher pour se connecter au savoir, troquer la pseudo-ubiquité des machines contre l'universalité des connaissances, oublier les clinquantes babioles pour assimiler d'invisibles abstractions. Et devoir les payer, ces connaissances scolaires, quand la satisfaction des désirs, elle n'engage à rien ! Car paradoxe de l'enseignement gratuit hérité de Jules Ferry, l'école de la République reste aujourd'hui le dernier lieu de la société marchande où l'enfant client doive payer de sa personne, se plier au donnant-donnant : du savoir contre du travail, des connaissances contre des efforts, l'accès à l'universalité contre l'exercice solitaire de la réflexion, une vague promesse d'avenir contre une pleine présence scolaire, voilà ce que l'école exige de lui.

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Les bonnes écoles. (mis en ligne le 18 avril 2011)

COIGNARD (Sophie), Le pacte immoral, Paris, Albin Michel, 2011, pp. 227-228.

Sainte-Croix de Neuilly

Chez les Sarkozy, les garçons allaient à Sainte-Croix de Neuilly. Cette institution huppée accueille garçons et filles de bonne famille de la maternelle aux classes préparatoires. L'échec scolaire ? Connaît pas. Sainte-Croix affiche fièrement 100% de réussite au baccalauréat 2010.
Chez les Aubry, la fille unique a fréquenté l'École alsacienne. Rien d'étonnant. Située rue Notre-Dame-des-Champs, en plein Saint-Germain-des-Près, cet établissement a plutôt un profil de gauche, qui plaît aux artistes et aux intellectuels pour son ouverture au monde et ses méthodes basées sur l'épanouissement personnel. Ségolène Royale et François Hollande y ont aussi scolarisé leurs enfants, de même que le défenseur farouche de l'élitisme républicain, Jean-Pierre Chevènement.
Voilà pour le passé. Parler du présent est plus compliqué, dans la mesure où nos dirigeants considèrent que le lieu de scolarisation de leurs enfants relève du secret-défense. Sans porter atteinte à ce qu'ils estiment appartenir à leur vie privée, on peut dire qu'outre quelques lycées publics de premier plan, moins de dix écoles privées scolarisent la quasi-totalité des filles et fils de ministres, ex-ministres et responsables politiques de premier plan : Saint-Louis-de-Gonzague (Franklin pour les intimes, en raison de son adresse dans le XVIe arrondissement de Paris), Saint-Jean-de-Passy, toujours dans le XVIe, La Rochefoucauld dans le VIIe, Fénelon-Sainte-Marie, dans le VIIIe, l'École alsacienne, Saint-Croix et Sainte-Marie à Neuilly…
Le respect de la vie privée est-il seul en cause ? Est-ce seulement pour protéger la tranquillité de leur progéniture que les décideurs se montrent à ce point susceptibles sur cette question ? N'y a-t-il pas aussi, dans ce réflexe d'autodéfense, le souci de ne pas reconnaître ce que tout le monde soupçonne ? L'Éducation nationale, ses problèmes, ses échecs, sa faillite ne sont finalement pas leur problème. Pas leur problème de parents en tous cas.

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Sautons. (mis en ligne le 15 mars 2011)

PENNAC (Daniel), Comme un roman, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1997 (orig. 1995), pp. 173-175.

J'ai sauté des pages quoi.
Et tous les enfants devraient en faire autant.
Moyennant quoi ils pourraient s'offrir très tôt presque toutes les merveilles réputées inaccessibles à leur âge.
S'ils on envie de lire Moby Dick mais qu'ils se découragent devant les développement de Melville sur le matériel et les techniques de la chasse à la baleine, il ne faut pas qu'ils renoncent à leur lecture mais qu'ils sautent, qu'ils sautent par-dessus ces pages et poursuivent Achab sans se préoccuper du reste, comme il poursuit sa blanche raison de vivre et de mourir ! S'ils veulent faire la connaissance d'Ivan, de Dimitri, d'Aliocha Karamazov et de leur incroyable père, qu'ils ouvrent et qu'ils lisent Les frères Karamazov, c'est pour eux, même s'il leur faut sauter le testament du starets Zosime ou la légende du Grand Inquisiteur.
Un grand danger les guette s'ils ne décident pas par eux-mêmes de ce qui est à leur portée en sautant les pages de leur choix : d'autres le feront à leur place. Ils s'armeront des gros ciseaux de l'imbécillité et tailleront tout ce qu'ils jugent trop « difficile » pour eux. Ça donne des résultats incroyables. Moby Dick ou Les misérables réduits à des résumés de 150 pages, mutilés, bousillés, rabougris, momifiés, réécrits pour eux dans une langue famélique qu'on suppose être la leur ! Un peu comme si je me mêlais de redessiner Guernica sous prétexte que Picasso y aurait flanqué trop de traits pour un œil de douze ou treize ans.

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Allez savoir… (mis en ligne le 25 février 2011)

RASPAIL (Jean), Le camp des saints, Paris, Robert Laffont, 1985 (orig. 1973), pp. 9-10, 13.

Dominique Papety, Siège de Saint-Jean-d'Acre, 1840

Notre monde s'est formé dans une extraordinaire diversité de cultures et de races qui n'ont pu se développer, souvent jusqu'à l'ultime et particulière perfection, que par une nécessaire ségrégation de fait. Les affrontements qui en découlent et qui en ont toujours découlé ne sont pas des affrontements racistes, ni même des affrontements raciaux. Ils font simplement partie du mouvement perpétuel des forces qui s'opposent et forgent ainsi l'histoire du monde. Les faibles s'effacent puis disparaissent, les forts se multiplient et triomphent.
L'expansion occidentale, par exemple, depuis les croisades et les grandes découvertes terrestres et maritimes jusqu'à l'épopée coloniale et ses ultimes combats d'arrière-garde, obéissait à des motifs divers, nobles, politiques ou mercantiles, mais où le racisme ne tenait aucune part et ne jouait aucun rôle, sauf peut-être chez les âmes viles. Le rapport des forces était en notre faveur, c'est tout. Qu'il s'appliquât le plus souvent au dépens d'autres races (…) n'était qu'une conséquence de notre appétit de conquête et non pas d'un moteur ni même d'un alibi idéologique. Aujourd'hui que le rapport des forces s'est diamétralement inversé et que notre vieil Occident, tragiquement minoritaire sur cette terre, reflue derrière ses murailles démantelées en perdant déjà des batailles sur son propre territoire et commence à percevoir, étonné, le vacarme sourd de la formidable marée qui menace de la submerger, il faut se souvenir de ce qu'annonçaient les anciens cadrans solaires : « Il est plus tard que tu ne crois… ». (…)

Mais le petit bourgeois sourd et aveugle reste bouffon sans le savoir. Encore miraculeusement à l'aise dans ses grandes prairies d'Occident, il crie en louchant sur son plus proche voisin : « Faites payer les riches ! » Le sait-il seulement, mais enfin le sait-il ! que le riche c'est précisément lui, et que ce cri de justice, ce cri de toutes les révoltes, hurlé par des milliards de voix, c'est contre lui et lui seul que bientôt il s'élévera. C'est tout le thème du Camp des saints.
Alors que faire ?

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Second degré. (mis en ligne le 24 février 2011)

FOUCAULT (Michel), Histoire de la sexualité, t. I, La volonté de savoir, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1994 (orig. 1976), p. 15.

C'est le sexe aujourd'hui qui sert de support à cette vieille forme, si familière et si importante en Occident, de la prédication. Un grand prêche sexuel – qui a eu ses théologiens subtils et ses voix populaires – a parcouru nos sociétés depuis quelques dizaines d'années ; il a fustigé l'ordre ancien, dénoncé les hypocrisies, chanté le droit de l'immédiat et du réel ; il a fait rêver d'une autre cité. Songeons aux Franciscains. Et demandons-nous comment il a pu se faire que le lyrisme, que la religiosité qui avaient accompagné longtemps le projet révolutionnaire se soient, dans les sociétés industrielles et occidentales, reportés, pour une bonne part au moins, sur le sexe.

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Corrélation ou causalité ? (mis en ligne le 23 février 2011)

LEVITT (Steven D.), Freakonomics, Paris, Gallimard, coll. « Folio actuel », 2007 (orig. 2005), p. 207. (trad. Anatole Muchnik)

L'effet le plus spectaculaire de la légalisation de l'avortement, qui a mis des années à se révéler, a porté sur la criminalité. Au début des années 90, alors même que la génération des enfants nés à la suite de Roe vs Wade1 entamait ses dernières années d'adolescence, – c'est le moment où les jeunes délinquants font en général leurs premiers pas – le taux de criminalité s'est mis à baisser. Évidemment, ce sont les enfants présentant le plus fort risque de verser dans la criminalité qui avaient disparu de cette génération. Et la diminution de la criminalité a continué à mesure qu'une génération complète, à l'exception des enfants que leur mère avait choisi de ne pas mettre au monde, atteignait la majorité. La légalisation de l'avortement a permis qu'il y ait moins d'enfants non désirés (ne pas être désiré peut conduire au crime), par conséquent, la légalisation de l'avortement a entraîné une diminution de la criminalité.

1 Arrêt rendu par la Cour suprême des États-Unis en 1973 qui a reconnu l'avortement comme un droit constitutionnel, invalidant les lois le prohibant ou le restreignant. cf. Wikipédia.

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Soyons simples. (mis en ligne le 5 février 2011)

LE BRIS (Marc), Bonheur d'école. Peut-on encore sauver l'école française?, Bardolle, Jean-Claude Gawsewitch, coll. « Coup de gueule », 2009, pp. 227-228.

Robert Doisneau, L'horloge

Une bonne partie des dogmes néopédagogiques et didactiques vient de Mai 68, révolte adolescente. Les adolescents contestent l'autorité des parents en s'attaquant tout d'abord à la forme des choses : vêtements, cheveux, type de langage, horaires, mœurs élémentaires, autorité… Leur première contestation est donc de pure forme ; elle porte sur le formalisme parental ; au départ, d'ailleurs, ils ne font que passer d'un formalisme à l'autre, de celui des parents à celui des copains, du brossage des dents au piercing. S'ils n'ont pas dépassé le stade binaire de l'évolution de l'intelligence, ils n'iront pas beaucoup plus loin. Ils ne sauront jamais que passer d'une conformité à l'autre.
Les grands adolescents de 1968 ont donc renversé une grande partie des conventions formelles qui organisaient la société. J'ai apprécié en mon temps que certaines d'entre elles fussent contestées.
Le formalisme rituel de l'école primaire a ainsi été attaqué et renversé par les néopédagogues issus de Mai 1968, contesté par une idéologie adolescente comme entrave. Entrave aux adolescents, mais qui est si nécessaire aux enfants petits. Les néopédagogues et les didacticiens libèrent les enfants des contraintes qui leur sont essentielles, mais que les adolescents détestent. Les petits se retrouvent alors avec les formes changeantes à gérer en plus des contenus nouveaux. On les libère de la forme fixe qui leur est indispensable ; autant libérer un vieillard de sa canne, ou un nouveau-né de sa couche. Les didacticiens traitent les enfants comme des adolescents. Il s'agit d'une autre de leurs grandes erreurs.
Si pour les CP (sept ans) la journée est ritualisée, pour les CM (onze ans) ce sera la semaine. Pour mes élèves ce sera : lundi, lecture et grammaire ; mardi, conjugaison et lecture ; jeudi, vocabulaire et rédaction ; vendredi, orthographe et analyse grammaticale.

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De l'utilité sociale. (mis en ligne le 23 janvier 2011)

DECLERCK (Patrick), Le sang nouveau est arrivé, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2007, pp. 104-106.

Consumatum est…, de Jean-Léon Gérôme

Curieusement, le SDF, exclu parmi les exclus, se révèle à l'analyse, au contraire, tout ce qu'il y a d'inclus. Il occupe position et fonction dans la société. Il joue sur la scène du théâtre social un double rôle essentiel. Celui de la victime sacrificielle. Et celui du contre-exemple. Il est la moderne version du corps des suppliciés pourrissant jadis en place de Grève. L'incontournable démonstration du prix de la transgression. Que l'on s'attarde. Que l'on contemple. Que l'on médite. Et qu'on se le dise…
Par-delà la compassion réelle ou feinte, on ne comprend rien aux paradoxes de l'aide aux SDF si l'on ne mesure pas à quel point ils sont, consciemment ou inconsciemment, objet de la haine et de la vindicte publique.
La conscience spectatrice et naïve les exécre pour deux raisons.
La première est que ces gens échappent à l'obligation générale du travail. Et ce privilège-là est, aux yeux des esclaves volontaires que sont les passants, intolérable. Paresse. Alcool. Sexe. Les gens de la rue nous narguent. Et, infiniment au-delà du principe de réalité qu'ils méprisent, se branlent en ricanant sous nos yeux révulsés et fatigués de labeur. Une telle débauche de régressive jouissance ne peut que faire rêver Citoyen à l'échine courbée. Le clodo ivre et souverain d'une inouïe liberté fait envie. Et cette impossible envie conduit à souhaiter sa mort.
La seconde, en contradiction avec la première, exerce sa séduction à un autre niveau de représentation et de fantasme. Clodo, de par sa souffrance et son drame, illustre la terrifiante vérité de la société. Une vérité cachée, jamais revendiquée, et qui n'apparaît que dans les marges, là où ses victimes trouveront peu d'alliés : la rue, le bordel et la prison. SDF, prostituées et prisonniers sont cousins. Ils sont là pour témoigner du fond ultime des choses : c'est qu'il n'existe pas, qu'il ne peut exister d'alternatives viables au canon de la bonne normalité. Et voilà pourquoi, en prison, sous l'œil toujours myope des mattons avinés, on continuera à se faire violer sous les douches. Et voilà pourquoi le martyre des prostituées toujours livrées au bon plaisir, tant du monde judiciaire que de la pègre la plus crapuleuse, est sans fin. Et voilà pourquoi on continue et on continuera à entretenir les conditions de possibilité de la mort à la rue.
Détesté professeur de l'insoutenable, Clodo est là pour enseigner cette terrible leçon : la normalité est sans issue. Et derrière nos bienveillantes démocraties, se cache, mutique, mais vigilante, une totalitaire obligation : Citoyen sera productif ou, lentement, et passivement, et sans bruit, mis à mort.
Que l'on ne s'y trompe pas. La souffrance des pauvres et des fous est organisée, mise en scène, et nécessaire. L'ordre social est à ce prix.

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L'année 1923. (mis en ligne le 22 janvier 2011)

HAFFNER (Sébastian), Histoire d'un allemand. Souvenirs 1914-1933, Arles, Actes Sud, 2002 (orig. 2000), pp. 89-91. (trad. Brigitte Hébert)

Le coût de la vie avait commençait à s'envoler (…). Une livre de pomme de terre qui coûtait la veille cinquante mille marks en coûtait cent mille aujourd'hui ; la paie de soixante cinq mille marks touchée le vendredi ne suffirait pas le mardi pour acheter un paquet de cigarettes.
Que faire ? Certaines personnes découvrirent brusquement un îlot de sécurité : les actions. C'était la seule forme de placement qui restait plus ou moins dans la course. (…) On alla donc acheter des actions. Chaque petit fonctionnaire, chaque employé, chaque ouvrier devint actionnaire. On payait ses achats quotidiens en achetant des actions. Les jours de paie, les banques étaient prises d'assaut, et le cour des actions s'envolait comme une fusée. Les banques nageaient dans l'opulence. De nouvelles banques inconnues poussaient comme des champignons et faisaient des affaires en or. Chaque jour, la population toute entière se jetait sur les cours de la Bourse. (…) On se refilait les tuyaux dans les boutiques, dans les usines, dans les écoles.
Les vieillards et les rêveurs étaient les plus mals lotis. Beaucoup furent réduits à la mendicité, beaucoup acculés au suicide. Les jeunes et les petits malins se portaient bien. D'un jour à l'autre ils se retrouvaient libres, riches, indépendants. La conjoncture affamait et punissait de mort les esprits lents et ceux qui se fiaient à leur expérience, et récompensait d'une fortune subite la rapidité et l'impulsivité. Les vedettes du jour étaient les banquiers de vingt et un ans, des lycéens qui suivaient les conseils financiers de leurs camarades un peu plus âgés. Ils portaient des lavallières à la Oscar Wilde, traitaient leurs amis au champagne et entretenaient leur père quand il se trouvait dans la gêne.
Parmi tant de souffrance, de désespoir, de misère, brûlait une fièvre ardente et juvénile ; la concupiscence régnait dans une ambiance de carnaval généralisée. Voici que d'un seul coup l'argent se trouvait aux mains des jeunes et non plus des vieux ; en outre sa valeur s'était modifiée au point qu'il ne conservait sa valeur que durant quelques heures ; on le dépensait comme jamais, et pour des choses que les vieilles gens n'achètent pas.
Ce fut une véritable explosion de bars et de boîtes de nuit. De jeunes couples tourbillonnaient dans les rues où l'on s'amuse, comme dans un film sur les grandes familles. L'amour, l'amour jouisseur et hâtif, était la grande affaire de tous. Car l'amour lui-même avait pris un caractère inflationniste. Il fallait saisir l'occasion que procurait l'offre massive.

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Triste vérité. (mis en ligne le 20 janvier 2011)

SCHNEIDER (Michel), La confusion des sexes, Paris, Flammarion, 2007, pp. 111-112.

Le baiser de Brancusi, 1910

La prostitution est comme l'enfant du conte : elle dit que le sexe est nu, qu'il existe aussi sans l'amour qui le sanctifie aux yeux des Églises, des magazines féminins et des élus socialistes. Elle dit la vérité du sexe, mais aussi la vérité de l'argent. Dans combien de relations sexuelles entre un homme et une femme, les flux financiers sont-ils absents ou équilibrés ? L'acharnement d'une partie des féministes, de nombre de femmes, et aussi de certains hommes, pour éradiquer la prostitution montre que tous reconnaissent plus ou moins consciemment ce fait social, économique, psychologique et historique : l'échange entre le corps de la femme et l'argent de l'homme. Elle affiche une certaine vérité du désir des hommes et des femmes et révèle ce qui dans le mariage demeure masqué. (…) Si l'amour n'est pas toujours au rendez-vous, toute relation sexuelle, y compris dans le mariage, met en jeu le pouvoir et l'argent. L'amour et le mariage respectent les appartenances de classe ou visent les affranchissements vers le haut (80% des femmes épousent des hommes plus âgés, plus diplômés et plus riches). Le désir sexuel s'affranchit davantage de la stratification sociale par des rapports avec des personnes de classes inférieures à la sienne (rarement d'une femme avec un homme), mais il n'élimine pas les rapport d'argent entre les classes. C'est d'ailleurs une caractéristique opposant les fantasmes sexuels : ceux des femmes ont plus souvent une inscription sociale et montrent le partenaire dans son statut, doté des signes du pouvoir, du savoir et de l'argent, ceux des hommes restant cantonnés à l'aspect physique et aux détails du corps.

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Soulagement. (mis en ligne le 18 janvier 2011)

BOURDET (Claude), L'aventure incertaine. De la Résistance à la Restauration, Paris, éditions du Félin, 1998 (orig. 1975), p.11.

Ce n'est pas la gloire, l'héroïsme et le pittoresque qui ont marqué pour nous ce temps-là ; mais une tension dont le souvenir me devient physiquement présent dès que j'essaie de reconstituer les événements : les luttes éprouvantes, les difficultés quasi-insurmontables, et qu'il fallait pourtant bien surmonter, les malentendus, la suspicion. Combien de fois n'ai-je pas eu, n'avons-nous pas eu le sentiment que nous avions entrepris une tâche irréalisable ? Le jour où j'ai été arrêté, je sais bien que malgré la terreur devant ce qui allait suivre et l'inquiétude pour ce que je laissais derrière moi, j'ai ressenti une espèce d'affreux soulagement : c'était la fin des responsabilités trop lourdes. Ai-je été le seul à ressentir cela ? Je ne le crois pas.

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Distance ou compassion ? (mis en ligne le 15 janvier 2011)

HÉRODOTE, L'enquête, VI, 21. (trad. A. Barguet)

Phrynichos, poète tragique athénien, passe pour l'un des créateurs, avec Thespis, de la tragédie. La représentation dut avoir lieu en 492.

Les Athéniens montrèrent clairement et de bien des façons la peine extrême qu'ils ressentaient de la chute de Milet ; en particulier, lorsque Phrynichos fit jouer son drame, la Prise de Milet, l'auditoire tout entier fondit en larmes et le peuple frappa le poète d'une amende de mille drachmes pour avoir évoqué un malheur national, et défendit à l'avenir toute représentation de cette pièce.

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L'enseignement vu d'en haut. (mis en ligne le 3 janvier 2011)

PINÇON (Monique et Michel), Grandes fortunes. Dynasties familiales et formes de richesse en France, Paris, Payot, 2006 (orig. 1998), pp. 144-146.

Carte IGN de l'école des Roches

L'École des Roches à Verneuil-sur-Avre, à une centaine de kilomètres à l'ouest de Paris. Conçus sur le modèle des collèges britanniques, en particulier Harow on the Hill, les débuts d'après-midi sont consacrés alternativement aux sports ou à des travaux pratiques dans les 60 hectares du parc de l'école. On y met tout en œuvre, pour des frais de scolarité et de pension qui dépassent les mille euros par mois, pour promouvoir, « mieux qu'un enseignement, une éducation, une culture internationale ! », selon le directeur. L'école accueille ainsi environ 20% d'élèves non francophones et la possibilité est offerte à tous de préparer un diplôme d'anglais langue étrangère reconnu par l'université de Cambridge. Les condisciples peuvent ensuite compter sur l'Association des anciens élèves de l'École des Roches et de Normandie (AERN) dont les 1800 adhérents occupent des positions sociales éminentes à travers le monde. (…)
Les Roches sont ouverts aux quatre vents et aucune clôture ne sépare les bâtiments, disséminés dans le vaste parc, du reste du monde. Paradoxalement, ces établissements, fréquentés par les enfants de milieux que l'on peut supposer, a priori, comme les plus fermés, comme ayant des raisons de craindre pour leur sécurité, sont très ouverts sur l'extérieur. (…)
À l'École des Roches, les langues étrangères sont apprises selon la technique de l'immersion (…). Les cours sont dispensés exclusivement dans la langue enseignée. Les professeurs organisent des journées durant lesquelles les élèves doivent s'exprimer en anglais et en espagnol, y compris durant les repas, ou entre eux, durant les moments de loisir et de détente. Bien entendu, les échanges organisés avec des établissements de la même qualité, dispersés à travers le monde, parachèvent l'excellence dans la maîtrise des langues.

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La coutume est source de droit. (mis en ligne le 2 janvier 2011)

PÉAN (Pierre), Carnages. Les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique, Paris, Fayard, 2010, pp. 32-33.

J'étais encore au Gabon quand le tribunal correctionnel de Boué décida, le 2 avril 1964, de relaxer le dénommé Biyeke, pourtant reconnu responsable de la mort du dénommé Joseph Akoué lors d'une partie de chasse qui s'était déroulée le 13 septembre 1963 vers 16 heures. Après avoir entendu des cris de singes, Biyeke, fusil en bandoulière, était allé se poster entre la grande forêt et les vieilles plantations dans l'espoir de se retrouver nez à nez avec eux. S'apercevant que lesdits singes s'éloignaient plutôt de lui, Biyeke décida de les suivre quand, sous le feuillage, il vit venir à lui un chimpanzé qui hurlait. Biyeke n'avait d'autre solution que de tirer. Le chimpanzé tomba et fit alors entendre un cri d'homme. Il se redressa en homme et courut encore sur plus de 1000 mètres dans la forêt, jusqu'au moment où il croisa la dénommée Élisabeth Éloumé, laquelle le prit par la main. Alors l'homme-singe s'affaissa et mourut sans rien dire. Élisabeth appella les villageois à la rescousse. Les villageois reconnurent et transportèrent au village le corps d'Akoué Joseph.
À l'audience, le prévenu soutint qu'il voyait parfaitement clair lorsqu'il avait fait partir le coup de feu, qu'il avait bien identifié sa victime à un chimpanzé, qu'il ne chassait d'ailleurs pas pour la première fois et avait déjà capturé quatre chimpanzés depuis qu'il chassait. Convaincu par les dires de Biyeke, le juge estima qu'il avait bien tiré sur un chimpanzé et non sur un homme, « et que si le chimpanzé était devenu un homme après le coup de feu, Biyeke ne pouvait plus être retenu dans la prévention d'homicide involontaire ». Pour appuyer sa démonstration, le magistrat expliqua « qu'il est de notoriété publique au Gabon que les hommes se changent soit en panthères, soit en gorilles, soit en éléphants, etc., pour accomplir des exploits, éliminer des ennemis ou attirer sur eux de lourdes responsabilités, défendre leurs plantations et ravager celles des voisins et amis; que ce sont des faits inconnus du droit occidental et dont le juge gabonais doit tenir compte, qu'il est en effet inconcevable à l'esprit européen qu'un homme puisse faire à pied plus de 400 km en 27 heures alors qu'un Bakoko de Makokou et de Boué l'accomplissait ».

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Moutons noirs. (mis en ligne le 1er janvier 2011)

D'ASTIER DE LA VIGERIE (Emmanuel), extrait du film Le chagrin et la pitié de Max OPHULS, 1971.

D'Astier de la Vigerie dans son fauteuil

J'étais déjà un mouton noir. Dans ma classe. J'avais épousé une américaine qui était divorcée, qui était d'ailleurs une grosse conne. J'avais fait beaucoup de choses. J'avais fumé l'opium. J'avais écrit déjà des articles extraordinaires partout et j'étais considéré comme un mouton noir. Et on ne pardonne pas aux moutons noirs quand ils ne réussissent pas. Malgré ma faiblesse pour les communistes, le jour où j'étais ministre ma famille m'a reconnu. C'est l'essentiel. Mais qu'est-ce que j'ai trouvé dans la résistance qui est essentiel que l'on répète inlassablement en dehors du sentiment de dignité : c'est la seule période de ma vie où j'ai vécu dans une société sans classe. (…)
Je vais dire quelque chose de très méchant pour mes amis et pour moi-même : je crois qu'on ne pouvait être résistant que quand on était inadapté. Vous n'imaginez pas un vrai résistant qui soit ministre plénipotentiaire ou colonel, ou chef d'entreprise : ils ont réussi leur vie. Ils la réussiront avec l'allemand, avec l'anglais, avec le russe. Mais nous qui étions des ratés – et j'étais un raté – eh bien nous avions les sentiments donquichottiens que peuvent avoir des ratés. (…)
Nous étions six. Il y avait un employé du gaz, un maquereau, un receveur de la T.C.R.P., un boucher de Quilpalvras et quelques gens comme ça. Sur les quais de Port-Vendres, j'ai trouvé des hommes, qui étaient tout simplement des hommes, qui comme tous les autres avaient fui, comme j'avais fui et qui les pieds balants disaient qu'est-ce qu'on peut faire ? J'ai dit : « mais il faut voir si on peut pas faire de la résistance ».

Écouter D'Astier De La Vigerie :

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