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Extraits 2012 - Pierre Aulas
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Extraits 2012

Nouvelle québequoise. (mis en ligne le 5 décembre 2012)

PROULX (Monique), Les aurores montréales, Montréal, Les Éditions du Boréal, 1997 (orig. 1996), p. 197.

Ça

C'est couché sur le trottoir. On dirait une sculpture. Off-off-ex-post-moderne. On s'approche. Ça pue quand on s'approche, ça pue et ça remue, diable ! Ça a des yeux. Ça tient un grand sac vert qui déborde de choses. On veut voir ce qu'il y a dans le sac. Ça jappe un peu quand on arrache le sac heureusement ça ne mord pas. On ouvre le sac.
Déboulent silencieusement jusqu'à la rue une bouteille de caribou vide, de l'argent Canadian Tire, un chandail de hockey troué, une carte périmée de la STCUM, un morceau de Stade olympique, un lambeau de société distincte, et une vieille photo, une photo de ça quand c'était humain et petit et que ça rêvait de devenir astronaute.

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La lucidité vient aux perdants. (mis en ligne le 15 octobre 2012)

BRASILLACH (Robert), Poèmes de Fresnes, Mon pays me fait mal, 18 novembre 1944.

Mon pays m'a fait mal par ses routes trop pleines,
Par ses enfants jetés sous les aigles de sang,
Par ses soldats tirant dans les déroutes vaines,
Et par le ciel de juin sous le soleil brûlant.

Mon pays m'a fait mal sous les sombres années,
Par les serments jurés que l'on ne tenait pas,
Par son harassement et par sa destinée,
Et par les lourds fardeaux qui pesaient sur ses pas.

Mon pays m'a fait mal par tous ses doubles jeux,
Par l'océan ouvert aux noirs vaisseaux chargés,
Par ses marins tombés pour apaiser les dieux,
Par ses liens tranchés d'un ciseau trop léger.

Mon pays m'a fait mal par tous ses exilés,
Par ses cachots trop pleins, par ses enfants perdus,
Ses prisonniers parqués entre les barbelés,
Et tous ceux qui sont loin et qu'on ne connaît plus.

Mon pays m'a fait mal par ses villes en flammes,
Mal sous ses ennemis et mal sous ses alliés,
Mon pays m'a fait mal dans son corps et son âme,
Sous les carcans de fer dont il était lié.

Mon pays m'a fait mal par toute sa jeunesse
Sous des draps étrangers jetés aux quatre vents,
Perdant son jeune sang pour tenir les promesses
Dont ceux qui les faisaient restaient insouciants,

Mon pays m'a fait mal par ses fosses creusées
Par ses fusils levés à l'épaule des frères,
Et par ceux qui comptaient dans leurs mains méprisées
Le prix des reniements au plus juste salaire.

Mon pays m'a fait mal par ses fables d'esclave,
Par ses bourreaux d'hier et par ceux d'aujourd'hui,
Mon pays m'a fait mal par le sang qui le lave,
Mon pays me fait mal. Quand sera-t-il guéri ?

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C'étaient les vacances. (mis en ligne le 1er septembre 2012)

CAMUS (Albert), Noces, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1995 (orig. 1959), pp. 18-19.

Il n'y a pas de honte à être heureux. Mais aujourd'hui l'imbécile est roi, et j'appelle imbécile celui qui a peur de jouir. On nous a tellement parlé d'orgueil : vous savez, c'est le péché de Satan. Méfiance, criait-on, vous vous perdrez, et vos forces vives. Depuis, j'ai appris en effet qu'un certain orgueil… Mais à d'autres moments, je ne peux m'empêcher de revendiquer l'orgueil de vivre ce que le monde tout entier conspire à me donner. À Tipasa, je vois équivaut à je crois, et je ne m'obstine pas à nier ce que ma main peut toucher et mes lèvres caresser. Je n'éprouve pas le besoin d'en faire une œuvre d'art, mais de raconter ce qui est différent. Tipasa m'apparaît comme des personnages qu'on décrit pour signifier indirectement un point de vue sur le monde. Comme eux, elle témoigne, et virilement. Elle est aujourd'hui mon personnage et il me semble qu'à le caresser et le décrire, mon ivresse n'aura plus de fin. Il y a un temps pour vivre et un temps pour témoigner de vivre. Il y a aussi un temps pour créer, ce qui est moins naturel. Il me suffit de vivre de tout mon corps et de témoigner de tout mon cœur. Vivre Tipasa, témoigner et l'œuvre d'art viendra ensuite. Il y a là une liberté.

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La campagne, par les urbains d'antan. (mis en ligne le 20 avril 2012)

CÉLINE, Voyage au bout de la nuit, Paris, Gallimard, coll. « Livre de poche », 1952 (orig. 1932), pp. 19-21.

Voiture de foin franchissant une rivière

Moi d'abord, la campagne, faut que je le dise tout de suite, j'ai jamais pu la sentir, je l'ai toujours trouvé triste, avec ses bourbiers qui n'en finissent pas, ses maisons où les gens n'y sont jamais et ses chemins qui ne vont nulle part. Mais quand on y ajoute la guerre en plus, c'est à n'y pas tenir. Le vent s’était levé, brutal, de chaque côté des talus, les peupliers mêlaient leurs rafales de feuilles aux petits bruits secs qui venaient de là-bas sur nous. Ces soldats inconnus nous rataient sans cesse, mais tout en nous entourant de mille morts, on s’en trouvait comme habillés. Je n’osais plus remuer.
Ce colonel, c’était donc un monstre ! À présent j’en étais assuré, pire qu’un chien, il n’imaginait pas son trépas ! Je conçus en même temps qu’il devait y en avoir beaucoup des comme lui dans notre armée, des braves, et puis tout autant sans doute dans l’armée d’en face. Qui savait combien ? Un, deux, plusieurs millions peut-être en tout ? Dès lors ma frousse devint panique. Avec des êtres semblables, cette imbécillité infernale pouvait continuer indéfiniment… Pourquoi s’arrêteraient-ils ? Jamais je n’avais senti plus implacable la sentence des hommes et des choses.
Serai-je donc le seul lâche sur la terre ? pensais-je. Et avec quel effroi !… Perdu parmi deux millions de fous héroïques et déchaînés et armés jusqu’aux cheveux ? Avec casques, sans casques, sans chevaux, sur motos, hurlants, en auto, sifflants, tirailleurs, comploteurs, volants, à genoux, creusant, se défilant, caracolant dans les sentiers, pétaradants, enfermés sur la terre comme dans un cabanon, pour y tout détruire, Allemagne, France et Continents, tout ce qui respire, détruire, plus enragés que les chiens, adorant leur rage (ce que les chiens ne font pas), cent, mille fois plus enragés que mille chiens et tellement plus vicieux ! Nous étions jolis. Décidément, je le concevais, je m’étais embarqué dans une croisade apocalyptique.
On est puceau de l’Horreur comme on l’est de la volupté. Comment aurai-je pu me douter moi de cette horreur en quittant la place Clichy ? Qui aurait pu prévoir, avant d’entrer vraiment dans la guerre, tout ce que contenait la sale âme héroïque et fainéante des hommes ? À présent, j’étais pris dans cette fuite en masse, vers le meurtre en commun, vers le feu… Ça venait des profondeurs et c’était arrivé.

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À ceux qui voudraient faire des études littéraires. (mis en ligne le 6 mars 2012)

VALLÈS (Jules), Le bachelier, 1879, premières lignes.

Ce livre fut dédié à « À tous ceux qui nourris de grec et de latin sont morts de faim. »

J'ai de l'éducation.
« Vous voilà armé pour la lutte – a fait mon professeur en me disant adieu.
— Qui triomphe au collège entre en vainqueur dans la carrière. »
Quelle carrière ?
Un ancien camarade de mon père, qui passait à Nantes, et est venu lui rendre visite, lui a raconté qu'un de leur condisciple d'autrefois, un de ceux qui avait eu tous les prix, avait été trouvé mort, fracassé et sanglant, au fond d'une carrière de pierre, où il s'était jeté après être resté trois jours sans pain.
Ce n'est pas dans cette carrière qu'il faut entrer ; je ne pense pas ; il ne faut pas y entrer la tête la première en tous cas.
(...)
Le proviseur reprend le premier son équilibre, et revient vers moi, en marchand un peu sur les pieds de tout le monde. Il me reparle, en ce moment suprême, de mon éducation.
« Avec ce bagage-là, mon ami... »
Le facteur croit qu'il s'agit de mes malles.
« Vous avez des colis ? »
Je n'ai qu'une petite malle, mais j'ai mon éducation.

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Pas qu'une affaire de sous. (mis en ligne le 4 mars 2012)

NIETZSCHE (Friedrich), La naissance de la tragédie, 15, in Œuvres, tome 1, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1993 (orig. 1872), pp. 87-88.

À peu près de tout temps, les cultures successives ont essayé avec mauvaise humeur de secouer le joug des Grecs, parce que toute création personnelle, en apparence absolument originale et très sincèrement admirée, semblait à côté d'eux perdre soudain la couleur et la vie et avorter en imitation maladroite, en caricature. Et à chaque instant éclate encore une fois la sourde colère amassée au fond du cœur contre ce petit peuple arrogant, qui eut l'audace d'afflubler pour l'éternité de l'épithète de « barbare » tout ce qui est étranger. Quels sont ces gens, se demande-t-on, qui sans autre titre qu'un éclat historique éphémère, des institutions s'exerçant dans un périmètre ridiculement borné, une solidité morale douteuse, et qui se caractérisent même par de biens vilains vices, revendiquent cependant entre les peuples une dignité de rang qui parmi la masse, revient au génie ?

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La science demande du temps. (mis en ligne le 1er mars 2012)

CARROLL (Lewis), Sylvie et Bruno (suite et fin), XXI, Paris, Gallimard, coll. « Pléiade », 1990 (orig. 1893), pp. 774-775. (trad. Fanny Deleuze)

Gravure montrant le professeur à sa table

Le Professeur descendit de l'estrade, et conduisit les invités auprès d'un poteau solidement enfoncé dans le sol. D'un côté du poteau pendait un poids en fer accroché à une chaîne. De l'autre côté était fiché un fanon de baleine terminé par un anneau. « Voici une expérience très intéressante ! annonça le professeur. Elle prendra du temps, je le crains, mais c'est un inconvénient mineur. Regardez maintenant. Si je détachais ce poids et le lâchais, il tomberait par terre. Vous ne le nierez pas ? »
« De même, si je recourbais ce fanon de baleine autour du poteau, comme ceci, et si j'accrochais l'anneau à ce petit crochet, comme cela, il resterait maintenu dans la même position. Mais si je le décrochais, il se redresserait aussitôt, vous ne le nierez pas non plus ? »
Personne ne le nia non plus.
« Bon, maintenant, supposons que nous laissions les choses comme cela pendant assez longtemps. La force de résistance du fanon finirait par s'épuiser, vous comprenez, et il resterait courbé, même si on le décrochait. Pourquoi la même chose ne se produirait-elle pas pour le poids ? Le fanon est tellement habitué à rester courbé, qu'il ne peut plus se redresser. Pourquoi le poids ne s'habituerait-il pas à être suspendu, au point de ne pouvoir plus jamais tomber ? C'est ce que je voudrais savoir !
C'est ce que nous voudrions savoir, répéta la foule en écho.
« Combien de temps devrons-nous attendre ? » grommela l'Empereur.
Le Professeur regarda sa montre : « Pour commencer, je crois qu'un millier d'années suffira. Nous décrocherons alors le poids avec précaution ; et s'il montre encore (comme il le fera peut-être) une légère tendance à tomber, nous le raccrocherons à la chaîne, et l'y laisserons encore un millier d'années.

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Tout en douceur. (mis en ligne le 24 février 2012)

GIONO (Jean), Un roi sans divertissement, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2011 (orig. 1948), p. 10.

M. V. était de Chichiliane, un pays à vingt-et-un kilomètres d'ici, en route torse, au fond d'un vallon haut. On n'y va pas, on va ailleurs, on va à Clelles (qui est dans la direction), on va à Mens, on va même loin dans des quantités d'endroits, mais on ne va pas à Chichiliane. On irait, on y ferait quoi ? On ferait quoi à Chichiliane ? Rien. C'est comme ici. Ailleurs aussi naturellement, soit à l'est ou à l'ouest, il y a parfois un découvert, ou des bosquets, ou des croisements de routes. Vingt-et-un kilomètres en 43, ça faisait un peu plus de cinq lieues et on ne se déplaçait qu'en blouse, en bottes et en bardot au pas. C'était donc très extraordinaire, Chichiliane.
Je ne crois pas qu'il reste des V. à Chichiliane. La famille ne s'est pas éteinte mais personne ne s'appelle V. : ni le bistrot, ni l'épicier et il n'y en a pas de marqué sur la plaque du monument aux morts.
Il y a des V. plus loin, si vous montez jusqu'au col de Menet, si vous descendez le versant du Diois, eh bien, là, il y a des V. [Mais ils ne sont pas de Chichiliane.]

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Sacré n'est pas divin. C'est plus pratique que ça. (mis en ligne le 20 février 2012)

DEBRAY (Régis), Jeunesse du sacré, Paris, Gallimard, 2012, pp. 14,15 et 18.

1980, foule à l'enterrement de Sartre

Sacré n'est pas divin. Comme on recrute les militaires dans le civil, nous faisons du sacré avec du profane. Et l'océan sacralisable déborde les continents du religieux à patente. Il infiltre, pour sûr, nos religions de salut traditionnelles ainsi que les religions civiles modernes – tel le messianisme biblico-patriotique des États-Unis d'Amérique, avec son serment d'allégeance au drapeau, l'Être suprême sur le dollar et son culte des Founding Fathers. Il a submergé les religions politiques d'hier, comme le nazisme et le communisme d'État, avec leur ankylose cérémoniale et l'abrutissante idôlatrie du chef. Mais bien en deçà de ces poussées cancéreuses ont été, sont ou seront tenues pour sacrées nombre de choses ou d'entités comme, selon les époques, un champignon, une montagne, la patrie, la liberté d'expression, la paix, une tombe, un enfant, etc. Et cela, sans pousser les hauts cris, sans mettre le front à terre. Religion est un mot de souche romaine et de terroir latin que l'Occident a fait sien avant de le propulser manu militari sous d'autres latitudes, mais qui n'a pas son répondant en grec ancien, en hébreu, en arabe, en persan, en chinois. Sacré est un terme qui s'entend et peut se traduire, à quelques nuances près, dans toutes les langues du monde. Ne prenons pas la partie pour le tout. (…)
Le sacré d'ordre a un autre visage que le sacré de communion. Le premier nous parle hiérarchie, respect, institution. Il nous vient d'en haut – armée, Église, État. Le second nous parle effervescence, subversion, fraternité. Il vient d'en bas. L'un est protocolaire et pour ainsi dire préaffecté, l'autre est atmosphérique et circonstancié. Peut-être l'ordre et la communion étaient-ils réunis au cours des siècles passés par le cérémonial religieux, à la fois fête et liturgie, fusion et discipline, mais les deux versants tendent aujourd'hui à se tourner le dos. Dans les deux cas de figure, l'invidu se sent dépassé par quelque chose de plus grand, de plus ancien et de plus durable que lui-même.

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Leçon de style. (mis en ligne le 14 février 2012)

GAULLE (Charles de), Mémoires de guerre, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 2000 (orig. 1958), pp. 873-874.

Le silence emplit ma maison. […]
À mesure que l'âge m'envahit, la nature me devient plus proche. Chaque année, en quatre saisons qui sont autant de leçons, sa sagesse vient me consoler.
Elle chante, au printemps : « Quoi qu'il ait pu, jadis, arriver, je suis au commencement ! Tout est clair, malgré les giboulées ; jeune, y compris les arbres rabougris ; beau, même ces champs caillouteux. L'amour fait monter en moi des sèves et des certitudes si radieuses et si puissantes qu'elles ne finiront jamais ! »
Elle proclame, en été : « Quelle gloire est ma fécondité ! À grand renfort, sort de moi tout ce qui nourrit les êtres. Chaque vie dépend de ma chaleur. Ces grains, ces fruits, ces troupeaux, qu'inonde à présent le soleil, ils sont une réussite que rien ne saurait détruire. Désormais, l'avenir m'appartient ! »
En automne, elle soupire : « Ma tâche est près de son terme. J'ai donné mes fleurs, mes moissons, mes fruits. Maintenant, je me recueille. Voyez comme je suis belle encore, dans ma robe de pourpre et d'or, sous la déchirante lumière. Hélas ! les vents et les frimats viendront bientôt m'arracher ma parure. Mais, un jour, sur mon corps dépouillé, refleurira ma jeunesse ! »
En hiver, elle gémit : « Me voici, stérile et glacée. Combien de plantes, de bêtes, d'oiseaux, que je fis naître et que j'aimais, meurent sur mon sein qui ne peut plus les nourrir ni les réchauffer ! Le destin est-il donc scellé ? Est-ce pour toujours, la victoire de la mort ? Non ! Déjà, sous mon sol inerte, un sourd travail s'accomplit. Immobile au fond des ténèbres, je ressens le merveilleux retour de la lumière et de la vie. »
Vieille Terre, rongée par les âges, rabotée de pluies et de tempêtes, épuisée de végétation, mais prête, indéfiniment, à produire ce qu'il faut pour que se succèdent les vivants !
Vieille France, accablée d'Histoire, meurtrie de guerres et de révolutions, allant et venant sans relâche de la grandeur au déclin, mais redressée, de siècle en siècle, par le génie du renouveau !
Viel homme, recru d'épreuves, détaché des entreprises, sentant venir le froid éternel, mais jamais las de guetter dans l'ombre la lueur de l'espérance !

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Sfar serait-il un ancien professeur de collège ? (mis en ligne le 12 février 2012)

SFAR (Joann), Le banquet de Platon, Paris, Les éditions Bréal, coll. « La petite bibliothèque philosophie de Joann Sfar », 2002, pp. 128-130.

Pourquoi est-ce qu'on n'apprend rien au collège :
Récipients célèbres À la petite école, on a un maître pour toutes les matières. On a une classe dont on ne bougera pas de toute l'année. Tout cela est sacré et nous appartient. Le maître est sacré parce qu'il sait tout. Toutes les sciences : la grammaire, la poèsie, les mathématiques, l'Histoire, les leçons de choses, c'est lui qui nous les enseigne. Les notes que nous aurons, bonnes ou mauvaises, c'est lui qui nous les donnera. Lorsque nous choisirons d'avoir les meilleures ou les plus mauvaises notes, c'est à lui qu'on enverra un message, à lui et à personne d'autre. Nous acceptons l'enseignement de ce maître et nous lui sommes liés par un attachement topologique, affectif et symbolique très solide.
Lorsque nous arrivons au Collège, les maîtres sont les maîtres de plusieurs classes ; comme si ça ne suffisait pas qu'on ait déjà plein d'élèves dans notre classe ! Voilà qu'après avoir été un élève parmi d'autres, nous devons apprendre à n'être qu'une classe parmi d'autre. En matière de déception amoureuse, on peut difficilement faire pire.
Encore si ce maître méritait notre admiration, on ferait un effort mais cet ignare ne maîtrise qu'une seule science, alors que notre maître de la petite école les connaissait toutes. […]
C'est le contre-sens absolu, c'est bête, c'est d'une violence extrême et nous ne travaillerons jamais dans de telles conditions.

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Question de fond : faut-il être un emmerdeur ? (mis en ligne le 8 février 2012)

BENACQUISTA (Tonino), Quelqu'un d'autre, Paris, Gallimard, coll. « Nrf », 2001, p. 120.

Sans être un défaut ni une qualité, l'anxiété était le trait principal de son caractère, la clef de tout son être. Elle le faisait aller moins vite, moins fort, moins loin que n'importe qui. Il aurait été le premier au courant si le monde avait appartenu à ceux qui osent. De temps en temps, il était tenté d'y faire sa place sans être sûr d'y avoir droit. (…)
L'anxiété le forçait depuis toujours à reconnaître ses limites et à fuir les rapports de force. Tout ce temps perdu à se préparer au pire avait fait de lui un individu effacé. Ni éteint ni timoré, mais à l'écart. Il ne fallait douter de rien pour être offensif, ou même menaçant ; Nicolas doutait de tout. Il gardait en mémoire ce jour où il était arrivé juste à l'heure du biberon chez un couple d'amis fiers de présenter au monde leurs jumeaux. L'un d'eux était colérique, fébrile à l'idée de téter ; de peur de déclencher des hurlements, sa mère le nourrissait en priorité. L'autre, timide, retenu, attendait son tour en silence. Nicolas y voyait une métaphore universelle : les emmerdeurs passeraient toujours les premiers.

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Nourris-les. (mis en ligne le 15 janvier 2012)

DOSTOÏEVSKI (Fiodor), Les fréres Karamazov. Le Grand Inquisiteur, Gallimard, coll. « Folio/Classique », 1952 (orig. 1881), pp. 353-355. (trad. Henri Mongault)

Le Christ est revenu sur terre. Le Grand Inquisiteur, représentant des institutions religieuses d'alors, vient lui parler dans le cachot où on l'a enfermé.

Pile de pains

Nourris-les, et alors exige d'eux qu'ils soient « vertueux » ! Voilà ce qu'on inscrira sur l'étendard de la révolte qui abattra ton temple. À sa place un nouvel édifice s'élèvera, une seconde tour de Babel, qui restera sans doute inachevée, comme la première ; mais tu aurais pu épargner aux hommes cette nouvelle tentative et mille ans de souffrance. Car ils viendront nous trouver, après avoir peiné mille ans à bâtir leur tour ! Ils nous chercheront sous terre comme jadis, dans les catacombes où nous seront cachés (on nous persécutera de nouveau) et ils clameront : « Donnez-nous à manger, car ceux qui nous avaient promis le feu du ciel ne nous l'ont pas donné. » Alors, nous achèverons leur tour, car il ne faut pour cela que la nourriture, et nous les nourrirons, soi-disant en ton nom, nous le ferons accroire. Sans nous ils seront toujours affamés. Aucune science ne leur donnera du pain, tant qu'ils demeureront libres, mais ils finiront par la déposer à nos pieds, cette liberté, en disant : « Réduisez-nous plutôt en servitude, mais nourrissez-nous. » Il comprendront enfin que la liberté est inconciliable avec le pain de la terre à discrétion, parce que jamais ils ne sauront le répartir entre eux ! Ils se convaincront aussi de leur impuissance à se faire libres, étant faibles, dépravés, nuls et révoltés. Tu leur promettais le pain du ciel ; encore un coup, est-il comparable à celui de la terre aux yeux de la faible race humaine, éternellement ingrate et dépravée ? Des milliers et des dizaines de milliers d'âmes te suivront à cause de ce pain, mais que deviendront les millions et les milliards qui n'auront pas le courage de préférer le pain du ciel à celui de la terre ? Ne chérirais-tu que les grands et les forts, à qui les autres, la multitude innombrable, qui est faible mais qui t'aime, ne servirait que de manière exploitable ? Ils nous sont chers aussi, les êtres faibles ? Quoique dépravés et révoltés, ils deviendront finalement dociles. Ils s'étonneront et nous croiront des dieux pour avoir consenti, en nous mettant à leur tête, à assurer la liberté qui les effrayait et à régner sur eux, tellement à la fin ils auront peur d'être libres. Mais nous leur diront que nous sommes tes disciples, que nous régnons en ton nom. Nous les tromperons de nouveau, car alors nous ne te laisserons pas approcher de nous. Et c'est cette imposture qui constituera notre souffrance, car il nous faudra mentir. Tel est-le sens de la première question qui t'a été posée dans le désert, et voilà ce que tu as repoussé au nom de la liberté, que tu mettais au-dessus de tous. Pourtant elle recelait le secret du monde. En consentant au miracle des pains, tu aurais calmé l'éternelle inquiétude de l'humanité, savoir : « devant qui s'incliner ? » Car il n'y a pas pour l'homme, demeuré libre, de souci plus constant, plus cuisant que de chercher un être devant qui s'incliner. Mais il ne veut s'incliner que devant une force incontestée, que tous les humains respectent par un consentement universel. Ces pauvres créatures se tourmentent à chercher un culte qui réunisse non seulement quelques fidèles, mais dans lequel tous ensemble communient, unis par la même foi. Ce besoin de la communauté dans l'adoration est le principal tourment de chaque individu et de l'humanité toute entière, depuis le commencement des siècles. C'est pour réaliser ce rêve qu'on s'est exterminé par le glaive. Les peuples ont forgés des dieux et se sont défiés les uns les autres : « Quittez vos dieux, adorez les nôtres ; sinon malheur à vous et à vos dieux ! » Et il en sera ainsi jusqu'à la fin du monde, même lorsque les dieux auront disparu ; on se prosternera devant les idoles. Tu n'ignorais pas, tu ne pouvais pas ignorer ce secret fondamental de la nature humaine, et pourtant tu as repoussé l'unique drapeau infaillible qu'on t'offrait et qui aurait courbé sans conteste tous les hommes devant toi, le drapeau du pain terrestre ; tu l'as repoussé au nom du pain céleste et de la liberté ! Vois ce que tu fis ensuite, au nom de la liberté !

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Altérité. (mis en ligne le 7 janvier 2012)

DECLERCK (Patrick), Les naufragés, Paris, Pocket, 2003, p. 103.

Monsieur Paul avait un uniforme. Un vrai uniforme de portier avec de petites clefs symboliques et croisées accrochées au revers de la veste. Ces clefs, c'était son honneur. Son grade. Sa légion. Il en était immensément fier. Et il fallait le voir l'enlever, son uniforme, le lisser du plat de la main et le placer avec révérence sur son cintre, lorsque nous nous changions lui et moi dans le fond d'une cave grise de poussière où nous avions nos armoires. Des armoires métalliques comme il se doit et défoncées à souhait. Ah, l'envers du luxe ! Les cuisines, les chambres de bonne, les vestiaires du petit personnel… Faut voir les coulisses des palais. Quel opéra ! Quelle foutaise !
En tout cas, de voir Monsieur Paul tripoter son costume avec autant de respect et d'émoi, c'était à vous redonner de la religion. Et puis il avait le sens des valeurs et de la hiérarchie sociale. Quand il a su que j'étais étudiant – on se soufflait quelques confidences dans notre cave à rats – il eut comme un petit soupir triste. « Oh, alors vous ne resterez pas longtemps. Ce n'est pas pour vous un travail comme ça. » On voyait qu'il était un peu déçu, parce que je n'étais pas encore le bon, l'attendu, le fils. Celui à qui il transmettrait tout son savoir et qui lui succéderait dans la Maison et dans l'ordre immuable des choses. Non, moi, je ne faisais que passer. J'étais marqué par les dieux, pour un autre et bien plus haut destin. J'allais finir inexorablement, un jour ou l'autre, client. Voilà, ce qu'il pensait, Monsieur Paul. Mais malgré sa petite tristesse, je vis quand même qu'il était content pour moi, lui qui vivait tout seul et seulement pour servir. C'est peut-être ça un saint ? Qui sait ?

* * *

Toute pensée repose, en son fondement, sur deux mouvements, celui de l'identification de l'égalité, du même, et celui de la perception de la différence, de l'inégal. Or, perversion de l'ethos démocratique, la différence nous est devenue impensable. L'autre n'est chanté que pour mieux montrer qu'en définitive, il n'est autre que nous-mêmes. Dire l'autre différent est immédiatement soupçonné de racisme, d'élitisme, d'une forme quelconque de mépris. Penser le différent est frappé d'un interdit profond. Et c'est alors le mécanisme même de toute pensée qui est touché, car la pensée du même n'est pas pensée. Elle n'en est que la caricature vide de sens. Indifférenciée. Sans sexe. Fusionnelle. Rêverie narcissique tout au plus. Onanisme de l'équation…

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Accomplissement. (mis en ligne le 1er janvier 2012)

SAINT-EXUPÉRY (Antoine), Terre des hommes, VIII, 2, Paris, Gallimard, coll. « Pléiade », 1959 (orig. 1939), pp. 249-250.

Vol d'oies sauvages

Quand passent les canards sauvages à l'époque des migrations, ils provoquent de curieuses marées sur les territoires qu'ils dominent. Les canards domestiques, comme attirés par le grand vol triangulaire, amorcent un bond inhabile. L'appel sauvage a réveillé en eux je ne sais quel vestige sauvage. Et voilà les canards de la ferme changés pour une minute en oiseaux migrateurs. Voilà que dans cette petite tête dure où circulaient d'humbles images de mare, de vers, de poulailler, se développent les étendues continentales, le goût des vents du large, et la géographie des mers. L'animal ignorait que sa cervelle fut assez vaste pour contenir tant de merveilles, mais le voilà qui bat des ailes, méprise le grain, méprise les vers, et veut devenir canard sauvage.
Mais je revoyais surtout les gazelles : j'ai élevé des gazelles à Juby. Nous avons tous, là-bas, élevé des gazelles. Nous les enfermions dans une maison de treillage, en plein air, car il faut aux gazelles l'eau courante des vents, et rien, autant qu'elles, n'est fragile. Capturées jeunes, elles vivent cependant et broutent dans votre main. Elle se laissent caresser, et plongent leur museau humide dans le creux de la paume. Et on les croit apprivoisées. On croit les avoir abrité du chagrin inconnu qui éteint sans bruit les gazelles et leur fait la mort la plus tendre… Mais vient le jour où vous les retrouvez, pesant de leurs petites cornes, contre l'enclos, dans la direction du désert. Elles sont aimantées. Elles ne savent pas qu'elles vous fuient. Le lait que vous leur apportez, elles viennent le boire. Elles se laissent encore caresser, elles enfoncent plus tendrement encore leur museau dans votre paume… Mais à peine les lâchez-vous, vous découvrez qu'après un semblant de galop heureux, elles sont ramenées contre le treillage. Et si vous n'intervenez plus, elles demeurent là, n'essayant même pas de lutter contre la barrière, mais pesant simplement contre elle, la nuque basse, de leurs petites cornes, jusqu'à mourir. Est-ce la saison des amours ou le simple besoin d'un grand galop à perdre haleine ? Elles l'ignorent. Leurs yeux ne s'étaient pas ouverts encore, quand on vous les a capturées. Elles ignorent tout de la liberté dans les sables, comme de l'odeur du mâle. Mais vous êtes bien plus intelligent qu'elles. Ce qu'elles cherchent, vous le savez, c'est l'étendue qui les accomplira. Elles veulent devenir gazelles et danser leur danse. À cent trente kilomètres à l'heure, elles veulent connaître la fuite rectiligne, coupée de brusques jaillissements, comme si, çà et là, des flammes s'échappaient du sable. Peu importent les chacals, si la vérité des gazelles est de goûter la peur, qui les contraint seule à se surpasser et tire d'elles les plus hautes voltiges ! Qu'importe le lion si la vérité des gazelles est d'être ouvertes d'un coup de griffe dans le soleil ! Vous les regardez et vous songez : les voilà prises de nostalgie. La nostalgie, c'est le désir d'on ne sait quoi… Il existe, l'objet du désir, mais il n'est point de mot pour le dire.
Et à nous, que nous manque-t-il ?

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