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Extraits 2013 - Pierre Aulas
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Extraits 2013

Rematérialiser le destin : exister. (mis en ligne le 30 novembre 2013)

ONFRAY (Michel), Féeries anatomiques. Généalogie du corps faustien, Paris, Grasset, coll. « Le livre de poche », 2003, pp. 308-309.

Les médicaments de l'âme justifient l'esclavage social et empêchent les énergies politiques rebelles. On sacrifie sa vie au pouvoir, à la famille, aux honneurs, aux richesses, on y trouve plus d'occasions de stress, de douleurs, de souffrances, d'insatisfactions que de jubilations mais, plutôt que de renoncer à ces hochets générateurs de malaise, on persiste dans l'erreur, tout en se gavant d'antidépresseurs. Se changer par des molécules anesthésiantes, dopantes, enivrantes c'est se tromper de combat, car il faut moins changer le monde dans sa totalité que celui dans lequel on vit : autre compagnon ou compagne, autres lieux de vie, autres modes d'existence, autre travail, autres habitudes, autres relations, autres comportements. La solution radicale réside rarement dans l'absorption de substances qui demandent au cerveau de reconstruire une fiction en lieu et place de la réalité — avec laquelle il paraît plus facile de vivre. Car ainsi chargé d'illusions, on passe son existence dans les nuages, sur une autre planète, à côté de sa vie.
La pharmacopée indexée sur la pulsion de mort et la haine de soi pose problème.

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40 ans en autarcie. (mis en ligne le 30 août 2013)

PESKOV (Vassili), Ermites dans la taïga, Paris, Actes sud, coll. « Babel », 1995 (orig. 1982), pp. 10-12.

Vue aérienne de la maison

[Ils] furent découverts en été 1978. Une photographie géologique aérienne avait révélé des gisements ferrugineux à la source de la rivière Abakan (Sibérie). Un groupe de géologues devait y être déposé par hélicoptère en vue d'une prospection. Le travail d'approche fut méticuleux. Les pilotes survolèrent à plusieurs reprises la gorge profonde, choisissant pour atterir un banc de galets à leur convenance.
En décrivant un nouveau cercle au-dessus du versant de la montagne, les pilotes avisèrent quelque chose qui ressemblait fort à un jardin potager. Une impression pensèrent-t-ils. Quel potager pouvait se trouver dans une zone aussi notoirement sauvage ? ! La localité la plus proche n'était-elle pas à deux cent cinquante kilomètres en aval de là ? ! Pourtant, vérification faite, c'était bien un potager ! Des sillons marquaient transversalement le flanc du mont. De la pomme de terre, sans doute. Et puis une clairière naturelle n'aurait pu percer dans ce massif épais de mélèzes et de cèdres. C'était un jardin déboisé, et depuis longtemps.
En se plaçant à la plus basse altitude possible au-dessus des cimes montagneuses, les pilotes aperçurent une sorte de maison. Il décrivirent encore un tour. Oui, une maison ! Avec, là, un sentier qui menait à la rivière. Et des billots qui, fendus à la hache, séchaient à l'air. Mais pas une âme qui vive. Bizarre ! Sur les cartes des pilotes, en ces contrées inhabitées, figure obligatoirement la moindre trace d'habitation, fût-ce l'isba d'hivernage d'un chasseur vide en été. Mais voilà qu'on découvrait un jardin entier !
Les pilotes marquèrent l'endroit d'une croix sur la carte et se remirent à la recherche d'un point d'atterissage qu'ils trouvèrent enfin près de la rivière, à une quizaine de kilomètres du lieu mystérieux. Lorsqu'ils rendirent compte aux géologues des résultats de leur mission, ils attirèrent leur attention sur cette énigmatique découverte.

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Bouffones mécaniques. (mis en ligne le 4 août 2013)

JONQUET (Thierry), Les orpailleurs, Paris, Gallimard, coll. « Folio policier », 2012 (orig. 1993), pp. 124-125.

Pingouin mécanique

— C'est trop bête de se séparer comme ça. Allez, je vous offre le coup de l'étrier chez moi, c'est à deux minutes !

Soulagée de le voir sortir de son mutisme, elle avait accepté de le suivre. Elle découvrit son repaire, un peu plus haut dans la rue de Belleville. Szalcman vivait dans un appartement assez vaste, sobrement meublé mais encombré de jouets, d'instruments de musique mécaniques et surtout d'automates de toutes tailles. Au jugé, Nadia en évalua le nombre à plus d'une cinquantaine.
De vieux abat-jour qui n'avaient pas connu le plumeau depuis belle lurette diffusaient une lumière jaunâtre, quasi fantomatique, sur ce théâtre qui ne demandait qu'à s'animer. Nadia examina les personnages inertes, vêtus de costumes chamarrés, réalisant peu à peu leur valeur. Szalcman alluma un cigare et la laissa faire le tour de son petit musée. Elle s'était arrêtée devant un couple de bergers. Isy remonta le mécanisme. Une musique aigrelette, aux accords dissonants, accompagna la danse des personnages, qui se bécotaient en tournant sur eux-mêmes. Puis elle passa à un clochard, qui sortait un litron de vin de son chapeau et buvait au goulot, s'attarda devant un chasseur qui épaulait maladroitement son fusil tandis que son chien lui mordillait le molet, s'émerveilla devant un Pierrot qui écrivait une lettre à sa Colombine…

— C'est fantastique, monsieur Szalcman, dit-elle, avec une grande sincérité. Je n'y connais rien, mais je suis persuadée que c'est une collection unique. D'où les tenez-vous ?
— Hé, hé, c'est moi qui les ai fabriqués ! déclara-t-il, en tétant son cigare.
— Vous ? ! Mais…
— Dites tout de suite que vous ne m'en croyez pas capable.
— Monsieur Szalcman, vraiment, jamais…
— Mais oui, c'était mon métier, poursuivit-il, je les vendais aux magasins, pour orner les vitrines à Noël, ou à certains amateurs particuliers, mais maintenant, c'est passé de mode. Aujourd'hui, c'est tout électronique. Alors ceux-là sont restés ici. Tenez, regardez-le, le petit juge !

Il montrait un gnome bossu, au visage bouffi, en robe et toque de magistrat.

— Allez-y, faites le marcher, ordonna-t-il.
— Je crains le pire, monsieur Szalcman ! déclara sentencieusement Nadia en tournant la manivelle.

Le juge s'agita, leva les bras au ciel, puis pointa soudain le pouce vers le sol, très méchamment, à plusieurs reprises. Nadia éclata de rire.

— Je vous l'offre, décreta Isy. C'est comme s'il avait été fabriqué pour vous.

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De l'art de la cartographie. (mis en ligne le 3 août 2013)

HOUELLEBECQ (Michel), La carte et le territoire, Paris, Flammarion, coll. « J'ai lu », 2012 (orig. 2010), pp. 79-80.

Carte et photographie aérienne du ballon de Guebwiller

L'entrée de la salle était barrée par un grand panneau, laissant sur le côté des passages de deux mètres, où Jed avait affiché côte à côte une photo satellite prise aux alentours du ballon du Guebwiller et l'agrandissement d'une carte Michelin « Départements » de la même zone. Le contraste était frappant : alors que la photo satellite ne laissait apparaître qu'une soupe de verts plus ou moins uniformes parsemée de vagues tâches bleues, la carte développait un fascinant lacis de départementales, de routes pittoresques, de points de vue, de forêts, de lacs et de cols. Au-dessus des deux agrandissements, en capitales noires, figurait le titre de l'exposition : « LA CARTE EST PLUS INTÉRESSANTE QUE LE TERRITOIRE ».

Dans la salle proprement dite, sur de grands portants mobiles, Jed avait accroché une trentaine d'agrandissements photographiques – tous empruntés aux cartes Michelin « Départements », mais choisis dans les zones géographiques les plus variées, de la haute montagne au littoral breton, des zones bocagères de la Manche aux plaines céréalières de l'Eure-et-Loir. Toujours flanquée d'Olga et de Jed, Marilyn s'arrêta sur le seuil, considérant la foule de journalistes, de personnalités et de critiques comme un prédateur considère le troupeau d'antilopes qui va boire.

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Frontières floues. (mis en ligne le 2 août 2013)

MARCHON (Olivier), Le mont Blanc n'est pas en France! Et autres bizarreries géographiques, Paris, Seuil, 2013, p. 81.

Chef d'orchestre dansant sur le sommet d'une montagne

À quelle nationalité pourrait prétendre un enfant né au sommet du mont Blanc? Française ou italienne? Cette question saugrenue méritera encore et toujours d'être posée tant que la souveraineté de la plus haute montagne d'Europe occidentale ne sera pas établie de manière certaine. Énonçons-le simplement : les Français pensent que le mont Blanc se trouve en France alors que les Italiens prétendent que la frontière passe exactement au sommet, partageant équitablement la montagne mythique entre les deux pays. La question ne serait pas aussi intéressante s'il n'était aussi un peu question de prestige national. Posséder le toit de l'Europe sur son territoire, ça en jette.

À ce jour, personne n'est né au sommet du mont Blanc. Et c'est probablement pour cette raison qu'aucun gouvernement, français ou italien, n'a pris la peine de régler définitivement ce désaccord qui dure pourtant depuis cent cinquante ans.

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Générations X Y Z. (mis en ligne le 31 juillet 2013)

GARCIA (Tristan), Faber le destructeur, Paris, Gallimard, coll. « nrf », 2013.

Nous étions des enfants de la classe moyenne, d'un pays moyen d'occident, deux générations après une guerre gagnée, une génération après une révolution ratée. Nous n'étions ni pauvres, ni riches. Nous ne regrettions pas l'aristocratie. Nous ne rêvions d'aucune utopie et la démocratie nous était devenue égale. Nos parents avaient travaillé, mais jamais ailleurs que dans des bureaux, des écoles, des postes, des hôpitaux, des administrations. Nos pères ne portaient ni blouses, ni cravates, nos mères ni tabliers, ni tailleurs. Nous avions été éduqués et formés par les livres, les films, les chansons. Par la promesse de devenir des individus. Je crois que nous étions en droit d'attendre une vie différente. Nous avons fait des études… un peu… suffisament… trop. Nous avons appris à respecter l'art et les artistes, à aimer entreprendre pour créer du neuf. Mais aussi à rêver, à nous promener, à apprécier le temps libre, à croire que nous pourrions tous devenir des génies, méprisant la bêtise, détestant comme il se doit la dictature et l'ordre établi.
Mais pour gagner de quoi vivre comme tout le monde, une fois adulte, nous avons compris qu'il ne serait jamais question que de prendre la file, et de travailler. À ce moment-là, c'était la crise économique et on ne trouvait plus d'emploi, ou bien c'était du travail au rabais. Nous avons souffert de la société comme d'une promesse deux fois déçue : certains s'y sont faits, d'autres ne sont jamais parvenus à le supporter. Il y a eu en eux une guerre contre tout l'univers, qui leur avait laissé entr'apercevoir la vraie vie, la possibilité d'être quelqu'un, et qui avait sonné après l'adolescence, la fin de la récréation des classes moyennes.
On demandait aux fils et aux filles de la générations des Trente glorieuses, et de Mai 68, de renoncer à l'idée illusoire qu'il se faisaient de la liberté et de la réalisation de soi, pour endosser l'uniforme invisible des personnes. Beaucoup se sont appauvris. Quelques-uns sont devenus violents. La plupart se sont battus mollement, afin de rentrer dans la foule sans faire d'histoire. Ils ont tenté de sauver ce qui pouvait l'être : leur survie sociale. J'étais de ceux qui ont choisi de baisser la tête pour pouvoir passer la porte de mon époque. Mais pas Faber. Hélas. Ou heureusement.
Et pour cette raison, il n'a cessé de me hanter.

Lecture du passage par l'auteur (France-Culture, Les bonnes feuilles, 29 juillet 2013, 14h) :

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Un auteur à la mode. 25 ans après… (mis en ligne le 30 juillet 2013)

ZINN (Howard), Désobéissance civile et démocratie, Paris, Agone, coll. « Elements », 2010 (orig. 1986). Trad. Frédéric COTTON.

Photo noire et blanc d'Howard Zinn

Il est inévitable de laisser de côté des pans entiers de notre histoire. Mais c'est ce qui est omis qui caractérise chaque type d'enseignement historique. Cela peut pousser les dans une direction ou dans une autre – ou les laisser sans réaction, comme les passagers immobiles d'un train qui roule pourtant dans une direction donnée; une direction que leur passivité cautionne. (…)
L'exemple du traitement de Christophe Colomb, présent dans tous les manuels d'histoire américains de l'école primaire à l'université, illustre parfaitement cette question du choix des données en histoire. Il s'agit, toujours, de raconter comment le génie et le courage dec et homme ont permis la découverte de l'hémisphère occidental. Mais s'il est quelque chose que la quasi-totalité des manuels d'histoire passent sous silence, c'est la cupidité et la soif d'or de Christophe Colomb, qui le poussèrent à mutiler, asservir et assassiner les Indiens qui l'avaient pourtant accueilli amicalement et en toute ingénuité; actes qu'il pratiqua sur une telle échelle que l'on peut véritablement parler de « génocide » – de destruction d'un peuple entier.
Les historiens peuvent aisément se procurer cette information. Christophe Colomb lui-même, dans le rapport qu'il rédigea, ne cache pas les faits.

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Nul n'est censé ignorer la loi :

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