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Extraits 2014 - Pierre Aulas
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Extraits 2014

Les gaz. (mis en ligne le 8 décembre 2014)

DOS PASSOS (John), L'initiation d'un homme : 1917, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2007 (orig. 1920), pp. 134-135.

Une odeur de désinfectant emplit l'abri. Par-dessus la vibration des éclatements qui ne cessaient pas, on entendit un appel de clairon.
— Hé, les gaz, fit le docteur. Mettez vos masques les enfants.
Un homme fit le tour de l'abri, réveilla ceux qui étaient endormis et distribua des masques frais. Quelqu'un, à l'entrée, donna un coup de sifflet strident ; puis à nouveau l'appel du clairon tout près d'eux.
Le ruban du masque était si serré autour du front de Martin qu'il lui entrait dans la peau. Il était assis avec Randolph sur le rebord de la couchette, regardant par les œillères de mica gondolé les hommes dans l'abri, dont la plupart s'étaient déjà rendormis.
— Sang-Dieu, j'envie un homme capable de ronfler à travers un masque à gaz, fit Randolph.
Les hommes avaient des têtes de goules, des grands yeux étranges et des pans de toile cirée grise au lieu du visage.
Dehors, aux explosions continuelles avaient succédé des sifflements cinglants dont la succession rappelait le bruit de l'eau qui tombe, mais en moins régulier, plus sifflant. De temps à autre l'éclatement d'un obus déchirait l'air, puis à intervalles, le départ des trois gros canons qui faisait tout vaciller. Dans l'abri, à part deux hommes qui ronflaient fort en en raclaient, chacun gardait le silence.
On apporta plusieurs brancards avec des blessés, qui furent déposés au fond de l’abri. Peu à peu, sous le bombardement continu, des hommes commençaient à s'y faufiler, à former des groupes, où l'on se touchait mutuellement pour se sentir ensemble, en parlant à voix basse à travers les masques.
— Un masque, nom de Dieu ! Un masque !
L'appel s'acheva en un cri perçant de bête, et un homme, point rasé, des grumeaux de boue prise dans les cheveux et dans la barbe, fit soudain irruption en soulevant le rideau. Ses paupières avaient un tremblement continu, et les larmes lui coulaient des deux côtés du nez.
— Ah ! Mon Dieu – sa parole était un chuchotement qui faisait mal –, ah ! mon Dieu, tous tués… J'avais six mulets à mon fourgon, et un obus les a tous tués et m'a jeté dans un fossé. On ne peut plus retrouver la route. Ils sont tous tués…
Un infirmier lui essuyait la face, comme à un enfant.
— Tous tués et j'ai perdu mon masque… De dieu, ce gaz…

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Après l'attaque. (mis en ligne le 28 novembre 2014)

CHEVALLIER (Gabriel), La peur, Paris, Librairie générale française, coll. « Le livre de poche », 2014 (orig. 1930), pp. 116-118.

Avec mes remerciements à Romain qui me fit découvrir cette œuvre et me confirma dans l'idée que les professeurs de littérature en connaissent un bout en la matière.

On nous descend dans une cave vide qui est installée, avec des portants, pour recevoir trois rangées de brancards superposés. Je m'étonne d'être là, de mon extraordinaire aventure… Mais je suis très fatigué et je m'endors bientôt lourdement.
Quelques heures plus tard, à mon réveil, la cave est pleine de blessés qui crient. Toutes les couchettes sont prises. Leurs occupants épuisent la gamme des intonations de la douleur et du désespoir. Certain sentent venir la mort et luttent contre elle, farouchement, avec des imprécations et des gestes frénétiques. D'autres au contraire laissent partir leur vie en un mince filet fluide, avec des soupirs étouffés. D'autres exhalent des gémissements rauques, réguliers, par quoi ils bercent leur souffrance. D'autres implorent pour qu'on les soulage; d'autres pour qu'on les aide à en finir. D'autres appellent à leur secours des êtres que nous ne connaissons pas. D'autres, dans le délire, se battent toujours, poussent d'inhumains cris de guerre. D'autres nous prennent à témoin de leur misère et nous reprochent de ne rien faire pour eux. Quelqu'uns invoquent Dieu; quelques-uns s'en prennent à lui, l'injurient, le somment d'intervenir s'il est puissant.
À ma gauche, je reconnais le jeune sous-lieutenant qui commandait notre section. De sa bouche molle sort une plainte monotone et faible de petit enfant. Il agonise. C'était un brave garçon et tout le monde l'aimait.
La place manque. À terre sont affalés des malheureux, des blocs boueux surmontés d'un visage hagard, empreint de cette atroce soumission que donne la douleur. Ils ont le regard des chiens qui rampent devant le fouet. Ils soutiennent leurs membres brisés et psalmodient le chant lugubre monté des profondeurs de leur chair. L'un a une mâchoire fracassée qui pend et qu'il n'ose toucher. Le trou hideux de sa bouche, obstrué par une langue énorme, est une fontaine de sang épais. Un aveugle, derrière son bandeau, lève la tête vers le ciel dans l'espoir de capter une faible lueur par le soupirail de ses orbites, et retombe tristement dans le noir de son cachot. Il sonde le vide autour de lui en tâtonnant, comme s'il explorait les parois visqueuses d'une basse-fosse. Un troisième a les deux mains emportées, ses deux mains de cultivateur ou d'ouvrier, ses machines, son gagne-pain, dont il disait probablement, pour prouver son indépendance : « Quand un homme a ses deux mains, il trouve partout du travail ». Elles lui manquent déjà pour souffrir, pour satisfaire ce besoin si naturel, si habituel, qui consiste à les porter à l'endroit douloureux, qu'elles serrent, afin de calmer. Elles lui manquent pour se tordre, se crisper et supplier. Celui-là ne pourra plus jamais toucher. Je réfléchis que c'est peut-être le plus précieux des sens.

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Le fortifiant moral : secret des attaques réussies ! (mis en ligne le 28 novembre 2014)

CHEVALLIER (Gabriel), Clochemerle, Paris, Librairie générale française, coll. « Le livre de poche », 2014 (orig. 1934), pp. 300-301.

[Tardivaux] fit bientôt cette importante découverte : à la guerre, un homme saoul marche droit.
Les Allemands devaient plus tard doper leurs soldats à l'alcool, et même à l'éther, a-t-on dit. Comme tant d'autres que nous ne sûmes pas exploiter, cette belle invention est française, et le mérite en revient à un simple sous-officier de nos troupes coloniales.
Tardivaux ne s'aventura plus sur la ligne de feu sans être muni d'une grosse provision d'alcool. Il en buvait jusqu'à perdre toute notion des choses et se sentir saisi d'une fureur imbécile qui faisait merveille dans les combats. Cette méthode lui valut d'être promptement remarqué pour sa belle conduite. Comme les cadres étaient très propicement décimés, il devint rapidement adjudant, puis sous-lieutenant. En arrivant sous Verdun, il avait deux galons, et ce fut au cours de cette bataille terrible qu'il s'acquit définitivement une grande réputation. À l'intensité du bombardement, il comprit qu'il lui fallait augmenter sa dose de fortifiant moral. Mais il en abusa et lorsque sa compagnie passa le parapet pour attaquer, il roula ivre mort dans un trou d'obus, entre les lignes, où il ronfla en toute paix, mêlé aux cadavres, durant trente heures, au milieu de la plus formidable entreprises de destruction qui ait jamais secoué la terre. Il reprit ses esprits dans le silence menaçant d'une accalmie, dominé par le chant joyeux d'une alouette qui s'ébrouait dans un ciel clair. Il n'avait aucune idée de ce qui avait pu se passer, mais la vue de deux cadavres et leur odeur déjà foisonnante lui permirent de faire le point. Il le dit, avant même de penser à sa sécurité : « Ben mon cochon, je me demande comment le vieux va prendre ça… » Le vieux, c'était le commandant, un sacré gueulard. Mais enfin, rester entre les lignes n'arrangeait rien, et il entreprit de regagner en rampant la tranchée, où il se laissa rouler, tout étourdi. Ses hommes n'en revenaient pas de le revoir.
— Vous vous êtes débiné d'en face, mon lieutenant ?
Ils lui apprirent qu'ils avaient pris la tranchée allemande, qu'une contre-attaque les en avait chassés et qu'ils étaient revenus à leur position de départ. Tout cela n'allait pas sans grands dégâts. Le lieutenant se rendit chez le commandant, informé déjà de ce retour miraculeux, qui attendait son subordonné à la porte de sa guitoune.
— Tardivaux, s'écria-t-il, vous n'y coupez pas de la Légion d'honneur !

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Une attaque. (mis en ligne le 11 novembre 2014)

DORGELÈS (Roland), Les croix de bois, Paris, Albin Michel, 1919, pp. 210-211. [Texte intégral en ligne]

Oh ! cette poudre, quelle âcre puanteur !… Une rumeur monta vers la droite, des cris ou une chanson. « Les zouaves sont sortis ! » Une rafale de 105 éclata, cinq coups de cymbales…
— En avant la troisième ! cria le capitaine.
— En avant !…
Des cris, une bousculade, un homme qui retombe en jurant, des fusils qui s’accrochent… Les tempes bourdonnantes on s’agrippe au parapet, puis on se redresse, les jambes un peu molles. On regarde la plaine immense, la plaine nue… « En avant ! » On est sorti, on court…
Une mitrailleuse, une seule, s’était mise à tousser. Réveillée folle, l’artillerie allemande cognait partout.
Déjà, la chaîne d’hommes se formait, minces silhouettes, fusils obliques, et progressait, d’un trot égal, face aux tranchées muettes. Sur la gauche, clairons en tête, un bataillon chargeait en criant.
Resté seul, un sabre à la main, un commandant poussait les dernières escouades de bleus qui hésitaient devant le barrage.
— Allons… Dépêchons-nous, dehors, dehors !
Un paquet de gosses monta. Devant eux, comme un grisou, un fusant jaillit ; éruption rouge, volée d’éclats… Un corps haché éclaboussa la sape. Dans la fumée, des voix geignirent.
— Allons-y ! Il n’y a plus de danger… Dehors !
Une autre section, en flageolant, escalada les sacs qui s’éboulaient, mais une rafale hersa le champ. Ils refluèrent…
Ils s’acharnèrent encore, escouade sur escouade, ne sachant plus, hagards. Mais, à chaque effort, le feu les rejetait d’un coup, culbutés dans leur trou. Chaque fois, une salve plongeait sur eux.
— Dehors, nom de Dieu !
Leur pauvre vague battit plus mollement le talus qu’elle ne pouvait pas franchir… Mais non, ils n’osaient plus… Le commandant grimpa d’un bond.
— En avant, tas de flanchards !

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Tout sur les obus. (mis en ligne le 10 novembre 2014)

BARBUSSE (Henri), Le feu : journal d'une escouade, 1916, pp. 229-231. [Texte intégral en ligne]

L’obus fend l’air à mille mètres peut-être au-dessus de nos têtes. Son bruit couvre tout comme d’un dôme sonore. Son souffle est lent ; on sent un projectile plus bedonnant, plus énorme que les autres. On l’entend passer, descendre en avant avec une vibration pesante et grandissante de métro entrant en gare ; ensuite son lourd sifflement s’éloigne. On observe, en face, la colline. Au bout de quelques secondes, elle se couvre d’un nuage couleur saumon que le vent développe sur toute une moitié de l’horizon.
— C’est un 220 de la batterie du point gamma.
— On les voit, ces h’obus, affirme Volpatte, quand c’est qu’ils sortent du canon. Et si t’es bien dans la direction du tir, tu les vois d’l’œil, même loin de la pièce.
Un autre succède.
— Là ! Tiens ! Tiens ! T’l’as vu, c’ti-là ? T’as pas r’gardé assez vite, la commande est loupée. Faut s’manier la fraise. Tiens, un autre ! Tu l’as vu ?
— J’l’ai pas vu.
— Paquet ! Faut-i’ qu’t’en tiennes une couche ! Ton père, il était peintre ! Tiens, vite, ç’ui-là, là ! Tu l’vois bien, guignol, raclure ?
— J’l’ai vu. C’est tout ça ?
Quelques-uns ont aperçu une petite masse noire, fine et pointue comme un merle aux ailes repliées qui, du zénith, pique le bec en avant, en décrivant une courbe.
— Ça pèse cent dix-huit kilos, ça, ma vieille punaise, dit fièrement Volpatte, et, quand ça tombe sur une guitoune, ça tue tout le monde qu’y a dedans. Ceux qui ne sont pas arrachés par les éclats sont assommés par le vent du machin, ou clabottent asphyxiés sans avoir le temps de souffler ouf.
— On voit aussi très bien l’obus de 270 – tu parles d’un bout de fer – quand le mortier le fait sauter en l’air : allez, partez ! (…)

Les très grosses pièces, au loin, au loin, propagent des grondements très effacés et étouffés, mais dont on sent la force au déplacement de l’air qu’ils vous tapent dans l’oreille.
… Voici fuser et se balancer sur la zone bombardée un lourd paquet d’ouate verte qui se délaie en tous sens. Cette touche de couleur nettement disparate dans le tableau attire l’attention, et toutes nos faces de prisonniers encagés se tournent vers le hideux éclatement.
— C’est des gaz asphyxiants, probable. Préparons nos sacs à figure !
— Les cochons !
— Ça, c’est vraiment des moyens déloyaux, dit Farfadet.
— Des quoi ? dit Barque, goguenard.
— Ben oui, des moyens pas propres, quoi, des gaz…
— Tu m’fais marrer, riposte Barque, avec tes moyens déloyaux et tes moyens loyaux… Quand on a vu des hommes défoncés, sciés en deux, ou séparés du haut en bas, fendus en gerbes, par l’obus ordinaire, des ventres sortis jusqu’au fond et éparpillés comme à la fourche, des crânes rentrés tout entiers dans l’poumon comme a coup de masse, ou, à la place de la tête, un p’tit cou d’où une confiture de groseille de cervelle tombe, tout autour, sur la poitrine et le dos. Quand on l’a vu et qu’on vient dire : « Ça, c’est des moyens propres, parlez-moi d’ça ! »
— N’empêche que l’obus, c’est permis, c’est accepté…
— Ah là là ! Veux-tu que j’te dise ? Eh bien, tu m’f’ras jamais tant pleurer que tu m’fais rire !

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Un médecin à Verdun. (mis en ligne le 9 novembre 2014)

DUHAMEL (Georges), La vie des martyrs, Paris, Mercure de France, 1917, pp. 115-117. [Texte intégral en ligne]

Le mot intransportables ayant été prononcé, orientait tout notre travail. On évacuait les blessés susceptibles d’attendre encore quelques heures les soins nécessaires et d’aller les chercher plus loin. Mais, en entendant ronfler les automobiles, tous voulaient partir, et l’on voyait des hommes supplier qu’on les emportât et entrer dans l’agonie tout en assurant qu’ils se sentaient assez forts pour voyager…
Quelques-uns racontaient leur histoire ; la plupart demeuraient silencieux. Ils désiraient s’en aller ailleurs… ou surtout dormir, boire. Les besoins naturels prenaient le dessus et leur faisaient oublier la douleur des plaies. Je me souviens d’un malheureux à qui l’on demandait s’il souhaitait quelque chose… Il avait une grave blessure de poitrine et attendait d’être examiné. Il répondit timidement qu’il désirait uriner, et quand l’infirmier revint en courant avec le « pistolet », l’homme était mort.
La grandeur du devoir immédiat nous avait complètement distraits de la bataille voisine et de la tumultueuse canonnade. Pourtant, vers le soir, des détonations formidables secouèrent furieusement les pavillons. Un petit train blindé était venu s’installer non loin de nous. On en voyait sortir le col d’un canon de marine qui, d’instant en instant, lançait une large langue de flamme, avec un bruit de catastrophe.
Le travail s’accélérait au cœur même du vacarme. Des tonnes d’eau avaient été lancées dans les couloirs, emportant la boue, le sang, tous les résidus des salles où l’on opérait. Les opérés étaient reportés dans des couchettes où l’on avait mis des draps blancs. Les fenêtres ouvertes laissaient entrer un air vif et pur, et l’on voyait la nuit tomber sur les coteaux de Meuse peuplés d’éclairs et de fracas.
Quelquefois, un blessé nous apportait des nouvelles fraîches de la bataille. Avec des gémissements, il contait le bombardement incroyable, la résistance obstinée, les contre-attaques en pleine tourmente.
Tous ces hommes simples achevaient leur récit par les mêmes mots, surprenants à cette heure d’angoisse :
— Ils ne peuvent plus passer, maintenant…

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1914 : combattre sans savoir pourquoi. (mis en ligne le 5 avril 2014)

GENEVOIX (Maurice), Ceux de 14, Paris, Flammarion, coll. « Points », 2013 (orig. 1949), pp. 118-119.

Une du journal le Temps du 6 septembre 1914

Où sont-ils ce matin? Et quel est notre rôle à nous? On ne nous a rien dit, comme d'habitude.
Pourquoi ce parti pris de silence? On nous ordonne : « Allez là. » Et nous y allons. On nous ordonne : « Attaquez. » Et nous attaquons. Pendant la bataille du moins, on sait qu'on se bat. Mais après ? Bien souvent c'est la fusillade toute proche, les obus dégringolant en avalanche qui disent l'imminence de la mêlée. Et lorsqu'une fois on s'est battu, des mouvements recommencent, des marches errantes, recul, des haltes, des formations, des manœuvres qu'on cherche à expliquer, et que généralement on ne s'explique pas. Alors on éprouve l'impression d'être dédaigné, de n'obtenir nulle gratitude pour le sacrifice consenti ; on se dit : « Qu'est-ce que nous sommes ? Des Français à qui leur pays a demandé de le défendre, ou simplement des brutes de combat ? » (…)
Une fois, une seule, on nous a parlé : c'était le matin du 6 septembre. Le capitaine nous a réunis, et rapidement, en quelques mots, il a esquissé la situation des armées en présence et nous a exposé ce que nous allions faire. Rien de plus. Il ne nous a pas révélé quelle bataille décisive allait s'engager ce jour-là ; lui-même ne le savait pas. Et pourtant, ce fut assez : une lumière était en nous. On nous demandait quelque chose ; on nous disait : « Voilà ce qu'il faut que vous fassiez; nous comptons sur vous. » Et c'était bien.
Mais hier, quand nous avons quitté le bivouac près de la ferme, nous avons marché à l'inconnu, dans l'angoisse trouble de ce qui allait se passer. On nous lançait en pleine tourmente à une heure difficile entre toutes, l'ennemi avançant avec une résolution forcenée, nos troupes perdant du terrain, lâchant pied jusqu'à laisser libre la route de Verdun. Toute la science des états-majors ne pouvait plus rien là contre. Nous arrivions, nous luttions, nous tenions ou nous étions bousculés à notre tour. Dès lors nous étions tout. Dès lors il était juste, il était raisonnable de nous dire combien lourde, mais combien exaltante était notre tâche.
Nos soldats sont incapables de se résigner à ignorer. Lorsqu'on leur donne un ordre que rien n'explique à leur jugement, ils obéissent, mais en grognant. Ils disent : « On se fout de nous. » Ils disent encore en lançant leur sac sur leurs épaules, d'un mouvement hargneux : « Marche, esclave ! » Et ce n'est pas risible.

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Au petit matin dans les tranchées. (mis en ligne le 28 mars 2014)

GIONO (Jean), Le grand troupeau, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2013 (orig. 1931), pp. 115-116.

Cadavres de chevaux, intestins sortis

Il y avait toujours une trêve du petit matin, à l'heure où la terre sue sa fumée naturelle. La rosée brillait sur les capotes des morts. Le vent de l'aube, léger et vert, s'en allait droit devant lui. Des bêtes d'eau pataugeaient au fond des trous d'obus. Des rats, aux yeux rouges, marchaient doucement le long de la tranchée. On avait enlevé de là-dessus toute la vie, sauf celle des rats et des vers. Il n'y avait plus d'arbres et plus d'herbe, plus de grands sillons, et les coteaux n'étaient que des os de craie, tout décharnés. Ça fumait doucement quand même du brouillard dans le matin.
On entendait passer le silence avec son petit crépitement électrique. Les morts avaient la figure dans la boue, ou bien ils émergeaient des trous, paisibles, les mains posées sur le rebord, la tête couchée sur le bras. Les rats venaient les renifler. Ils sautaient d'un mort à l'autre. Ils choisissaient d'abord les jeunes sans barbe sur les joues. Ils reniflaient la joue puis ils se mettaient en boule et ils commençaient à manger cette chair d'entre le nez et la bouche, puis le bord des lèvres, puis la pomme verte de la joue. De temps en temps, ils se passaient la patte dans les moustaches pour se faire propres. Pour les yeux, ils les sortaient à petits coups de griffes, et ils léchaient le trou des paupières, puis ils mordaient dans l'œil, comme dans un petit œuf, et ils le mâchaient doucement, la bouche de côté en humant le jus.
Quand l'aube n'était pas encore bien débarassée, les corbeaux arrivaient à large coup d'ailes tranquilles. Ils cherchaient le long des pistes et des chemins les gros chevaux renversés. À côté de ces chevaux, aux ventres éclatés comme des fleurs de câprier, des voitures, des canons culbutés mêlaient la ferraille et le pain, la viande de ravitaillement encore entortillée dans son pansement de gaze et les baguettes jaunes de la poudre à canon.

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La Somme, 1915, vu de l'est. (mis en ligne le 21 mars 2014)

JÜNGER (Ernst), Orages d'acier, Paris, Christian Bourgois, coll. « Le livre de poche », 2014 (orig. 1961), pp. 122-124 (trad. Henri Plard, 1970).

Jünger posant en uniforme militaire

Nous entendions devant nous rouler et tonner des tirs d'artillerie d'une intensité insoupçonnée ; mille éclairs jaillissant inondaient l'horizon ouest d'une mer de flammes. Des blessés au visage blafard, aux traits creusés, se traînaient constamment vers l'arrière, souvent jetés dans le fossé à l'improviste par le ferraillement de pièces ou de colonnes de munitions qui passaient.
Un coureur wurtembourgeois se mit à mes ordres pour conduire ma section jusqu'au fameux bourg de Combles, où nous devions provisoirement nous tenir en réserve. Ce fut le premier soldat allemand que j'aie vu sous le casque d'acier, et il m'apparut aussitôt comme l'habitant d'un monde nouveau, et plus dur. (…)
Il flottait au-dessus des ruines, comme de toutes les zones dangereuses du secteur, une épaisse odeur de cadavres, car le tir était si violent que personne ne se souçiait des morts. On y avait littéralement la mort à ses trousses – et lorsque je perçus, tout en courant, cette exhalaison, j'en fus à peine surpris – elle était accordée au lieu. Du reste, ce fumet lourd et douceâtre n'était pas seulement nauséeux : il suscitait, mêlé aux âcres buées des explosifs, une exaltation presque visionnaire, telle que seule la présence de la mort toute proche peut produire.
C'est là, et au fond, de toute la guerre, c'est la seulement que j'observai l'existence d'une sorte d'horreur, étrangère comme une contrée vierge. Ainsi, en ces instants, je ne ressentai pas de crainte, mais une aisance supérieure et presque démoniaque; et aussitôt de surprenants accès de fou rire, que je n'arrivai pas à contenir.
Combles ne présentait plus, pour autant qu'on pût s'en rendre compte dans l'obscurité, que le squelette d'une agglomération. De grandes quantités de bois, parmi les ruines, ainsi que des ustensiles de ménage, jetés à travers la rue, dénotaient que la destruction était toute récente. Après avoir franchi de nombreux monceaux de déblais, talonnés par un chapelet de schrapnells, nous parvînmes à nos quartiers : une grande maison, trouée comme une écumoire, que j'élus comme domicile avec trois groupes, tandis que deux autres s'intallaient dans la cave d'une ruine en face.

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